Nemat Shafik
Nemat Shafik

Quelque soit le timing d’une crise économique, les pauvres sont invariablement les plus touchés. Particuliers ou pays, les pauvres sont les plus vulnérables ; ils ne disposent pas des réserves financières ou institutions qui pourraient les aider à traverser les périodes difficiles. L’expérience des crises précédentes montre que nous avons trop tardé avant de nous préoccuper de leurs effets contraires sur la vie des pauvres. Pourrions-nous agir différemment cette fois-ci?

Contrairement à la crise en Asie orientale, le ralentissement économique actuel a commencé par toucher les pays riches avant de progresser jusqu’aux grands marchés émergents. Les effets sur les pays à faible revenu ne se manifestent pas surtout à travers les marchés financiers, mais par la volatilité du prix des produits de base, la chute des volumes d’exportation et des envois de fonds. Les nouvelles des bureaux du DFID (Éthiopie, Bangladesh, Inde, Pakistan) indiquent que dans certains cas, les ménages pauvres déscolarisent leurs enfants pour économiser de l’argent et que les familles, surtout les femmes et les filles, s’alimentent moins ou moins bien et risquent de créer un foyer de sous-alimentation préoccupant. Selon certaines estimations, la crise économique aurait déjà ramené 100 millions de personnes en situation de pauvreté.

Les enseignements tirés des chocs précédents sont éloquents. Pendant la récession des années 1980, un grand nombre de pays en développement se sont lancés dans des programmes d’ajustement structurel. Même si les réformes économiques étaient souvent nécessaires, la conscience des effets négatifs s’est vite manifestée, causant des problèmes politiques dans de nombreux pays et pour les institutions financières internationales. La vocalisation d’une opinion favorable à un « ajustement au faciès humain » lui a fait écho et des instruments comme le « Fonds social » ont été créés dans de nombreux pays, pour en amortir les effets en favorisant le développement des communautés, la formation aux compétences et le micro-financement. La création de ces Fonds sociaux somme toute généralement assez efficaces, prenait souvent trop de temps pour qu’ils puissent jouer un rôle réellement anticyclique dans les efforts visant à aider les plus pauvres à gérer l’ajustement économique.

Pour les pays en développement, cette crise a débuté avec la poussée des prix alimentaires du début de 2008. Chose intéressante là aussi, des voix se sont élevées en faveur de la création de nouvelles institutions. La démarche internationale s’est orientée vers une série de mesures à court terme (aide alimentaire, protection sociale, subventions aux intrants, etc.) et à long terme (investissement dans la recherche, infrastructure). Mais à quelques mois seulement d’un accord, les prix alimentaires ont commencé à baisser et les prix de l’énergie à monter en flèche. Cette conjoncture a, une fois de plus, amorcé la recherche de moyens d’atténuer les effets négatifs connexes. Influencé par l’élan consensuel de la réaction internationale, le prix du brut a fini par chuter de deux tiers.

Quels enseignements peut-on tirer de ces expériences ? Premièrement, des chocs sont inévitables dans le contexte même de la mondialisation. Ces chocs s’exprimeront peut-être au niveau des prix alimentaires, des combustibles ou par la fuite vers la qualité, mais ils s’exprimeront. Deuxièmement, les tentatives visant à orchestrer une réaction sur mesure pour protéger les plus vulnérables interviendront presque invariablement après le besoin. Cette chronologie est inévitable compte tenu des longs délais de réalisation à prévoir lorsque de nouvelles institutions sont souhaitées. Troisièmement, les mécanismes les plus efficaces sont ceux qui protègent de n’importe quel choc et qui utilisent les institutions et programmes existants, pour éviter que les plus vulnérables ne tombent au-dessous du seuil minimum.

Certains pays disposent de systèmes formels de protection sociale, qui varient de raisonnablement efficaces (Brésil, Ghana, Inde, Bangladesh, Indonésie, Vietnam) à ceux qui sont « en phase de préparation » (Kenya, Sierra Leone, Cambodge) en passant par les systèmes limités (Ouganda, Zambie, Éthiopie, Pakistan, Asie centrale, Caraïbes, Irak). Mais de nombreux pays ne disposent d’aucun système formel et les foyers pauvres comptent sur les mécanismes informels comme les envois de fonds (Pakistan, Chine) ou de modestes économies (Chine), les emprunts aux prêteurs sur gages (Bangladesh) ou les ponctions sur des actifs comme le bétail (Tanzanie) pour tenter de survivre à la crise. Élaboré pour assurer le transfert de liquidités et denrées alimentaires destinées à plus de sept millions de personnes, le « Productive Safety Net Programme » (PSNP) mis en place en Éthiopie est un bon exemple de programme de protection sociale bien conçue. 13,00 GBP (18,00 USD) par mois suffisent pour couvrir les transferts de liquidités pour soutenir une famille entière. Une majorité écrasante (84%) de foyers consacre une part ou la totalité de cet argent à l’achat d’aliments de base, qui améliorent leurs conditions de santé et nutritionnelles tout en évitant aux familles d’avoir à vendre des actifs productifs pour se nourrir. Plus d’un quart des bénéficiaires (28%) utilisent également une partie de ces fonds pour continuer à assurer la scolarisation de leurs enfants. Les liquidités permettent également de régler les factures de santé et facilitent l’accumulation d’actifs par de nombreuses familles, surtout pour ce qui concerne l’achat de bétail. Le programme a confirmé sa valeur l’an dernier, en protégeant de nombreuses familles contre les prix élevés des denrées alimentaires et la sécheresse et en permettant à l’État et aux donateurs de recourir au programme existant pour prolonger la durée de l’aide.

Le DFID ne considère pas l’argent consacré à la protection sociale comme un programme de compléments de ressources, même s’il se présente comme tel pour certains foyers nécessiteux. La vraie contrepartie de la protection sociale est la protection d’autres investissements engagés dans le développement (Ravallion, 2008). Il y a tout lieu de penser que les chocs économiques dont souffrent les pays pauvres favorisent l’augmentation de la mortalité infantile, la déscolarisation et la chute des niveaux d’alimentation (Ferreira et Schady, 2008). La sous-alimentation chronique chez les enfants en bas âge se traduit souvent par un ralentissement du développement physique et par des lacunes sur le plan du développement cognitif – autant de facteurs réducteurs des chances de la vie et à l’origine de pertes considérables de revenus tout au long de la vie (Alderman et al, 2006 ; Behrman et al, 2004). Les récents progrès technologiques ont considérablement diminué le coût de la prévention de tels scénarios de sous-alimentation – c’est ce que rappelle Josette Sheeran dans sa contribution du 8 janvier sur ce blog.

Au cours des prochains mois, d’autres pays pauvres devront instituer des programmes de protection sociale, pour faire en sorte que cette crise économique ne soit pas à l’origine d’une pauvreté persistante pour les prochaines générations et qu’elle n’annule pas les progrès réalisés dernièrement, surtout sur le plan de l’éducation. La crise économique mexicaine (« crise Tequila ») de 1994 a amorcé la conception du célèbre programme PROGRESA, à l’origine de la création du premier filet de sauvetage économique efficace pour les pauvres du pays. D’autres pays devraient suivre l’exemple du Mexique et d’autres donateurs devraient consacrer une part de financement à la protection sociale. Robert Zoellick a demandé aux États-Unis de réserver 0,7 pour cent de son plan de relance à un fonds de vulnérabilité, à l’intention des pays en développement dont les moyens ne leur permettent pas de profiter d’une relance budgétaire, pour les aider à gérer les conséquences de la crise (« A Stimulus Package for the World » (Plan de relance mondial), New York Times, le 22 janvier 2009). L’idéal serait de créer un mécanisme de financement partagé qui confirmerait sans équivoque notre volonté d’?uvrer de concert pour protéger les plus pauvres des chocs inévitables de la mondialisation, parallèlement à la coordination en matière de politique internationale pour la protection des systèmes financiers du monde entier. Autrement, nous risquons de perdre le consensus international favorable à la mondialisation et de dévaloriser les investissements passés et futurs dans le développement.

photo par Reuters / Paolo Bona

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