L’évolution de la population mondiale constitue-t-elle vraiment une « bombe démographique » ? Au-delà du nombre d’habitants de la planète, c’est notre mode de développement et ses limites qu’il faut questionner en priorité.

Des bébés jouent au centre de la Pouponnière à Dakar en 2009. (Photo : GEORGES GOBET / AFP)
Des bébés jouent au centre de la Pouponnière à Dakar en 2009. (Photo : GEORGES GOBET / AFP)

Dès que sont abordés les rapports entre populations, soutenabilité alimentaire et plus globalement, environnementale, le spectre de la bombe démographique se profile, exprimée à la fin des années 1960 de façon spectaculaire par les biologistes Paul et Anne Ehrlich. Alors que les données, les projections et le soubassement alarmiste de leur pensée sont scientifiquement remis en cause, le questionnement persiste avec en toile de fond l’idée que l’évolution démographique mondiale constitue, per se, le véhicule de toutes « les menaces » qui planent sur le monde.

Pourtant, il serait tout aussi possible de nourrir la population mondiale aujourd’hui que de nourrir 9 milliards d’habitants en 2050. Si près de 700 millions d’habitants de la planète (80 à 130 millions supplémentaires en 2020 liés à l’impact du Covid) sont sous-alimentés en 2019 (820 millions prévus en 2030), ce n’est pas du fait d’une population surnuméraire. Ce sont bien plus les enjeux liés au mode de développement et à ses conséquences qui sont à prendre en considération – gaspillage massif, surconsommation, inégalités mondiales croissantes, dégradation des ressources, réchauffement climatique. Sans oublier les politiques commerciales inéquitables ou encore celles de (dé)régulation de l’industrie agroalimentaire, notamment.

 

Une croissance démographique mondiale à ne pas sous-estimer

 

 

Comme le montre le tableau ci-dessus, le monde poursuivra sa croissance démographique en raison de trois facteurs principaux : la baisse quasi universelle de la mortalité infantile et l’augmentation subséquente de l’espérance de vie, l’inertie démographique (demographic momentum) qui intervient lorsque les jeunes composent une grande partie de la population, même dans des pays qui ont atteint des taux de fécondité autour de 2, et enfin la persistance de taux de fécondité élevés en Afrique subsaharienne.

Cette croissance démographique, même si certains démographes en prévoient la fin entre 2064 et 2100, reste une variable clé de l’équation pour définir un modèle de développement qui permettra une soutenabilité alimentaire et environnementale, en prenant en compte l’épuisement des ressources, des pollutions diverses et la dégradation de la biodiversité. Plusieurs niveaux sont à considérer : la taille de la population, sa répartition, enfin sa composition.

 

 

Croissance démographique et urbanisation : de nouvelles pressions sur les ressources

Si, en théorie, la taille de la population a des conséquences évidentes, par exemple sur l’adéquation entre les besoins par habitant de ressources en terres agricoles et la disponibilité des terres arables ainsi que sur la demande de plus en plus pressante en eau potable, la répartition géographique et la structuration socio-économique de la population méritent une analyse plus précise.

80 % de la population de la planète vit dans les pays pas ou peu développés et les projections des flux migratoires internationaux ne font diminuer ce pourcentage qu’à la marge. En effet, la plupart des migrants et des migrantes quittant les zones rurales rejoignent les zones urbaines ou périurbaines à l’intérieur des frontières des États ou vers des pays frontaliers.

Cette urbanisation touchant la plus grande part de la population mondiale en Asie et en Afrique créera d’autres formes de pression sur les ressources mais aussi des externalités négatives en termes de pollutions, notamment. Ainsi, avec une forte croissance démographique et une concentration des populations sur des territoires donnés, les ressources déjà limitées se raréfient toujours plus. Ces déplacements de populations (qu’elles qu’en soient les causes) accentuent la dégradation des environnements déjà fragilisés. Enfin, l’accroissement des zones urbanisées génère des nuisances que l’absence ou la faiblesse de politiques publiques en matière de transports, d’assainissement et d’aménagement des équipements urbains ne permettent pas de prévenir ou de réduire.

Même si le phénomène d’urbanisation accéléré est réel en Afrique subsaharienne, il ne doit pas faire oublier que le continent verrait sa population rurale augmenter de 980 millions de personnes (2050), soit le tiers de la population rurale mondiale. Dans ces conditions, l’agriculture restera prépondérante pour garantir les besoins nutritionnels et alimentaires du continent. Ils seront également fondamentaux pour assurer un équilibre écologique durable (en termes d’environnement et de biodiversité notamment).

Enfin les impacts des dynamiques de population sur l’environnement dépendent aussi des profils des divers groupes sociaux et de leurs différences en termes de position professionnelle et sociale, de genre, de consommation, d’utilisation des infrastructures et des technologies disponibles…

 

Questionner les limites du système de développement dominant

L’argument, souvent avancé, rappelant le lien entre le nombre d’individus sur terre et l’utilisation des ressources, leur dégradation, voire leur disparition (en particulier la surexploitation des sols et des forêts, des ressources halieutiques et de l’eau), pour valide qu’il soit, ne devrait pas occulter la question du modèle économique dominant de production et de consommation qui interroge les mécanismes de soutenabilité environnementale et de durabilité des ressources. Sans parler des inégalités sociales.

Par exemple, entre 2 et 4 milliards de personnes dans le monde n’ont pas un accès satisfaisant à l’eau potable. Les États-Unis, qui ne représentent que 5 % de la population mondiale, constituent le troisième consommateur d’eau douce (1 053 milliards de mètres cubes par an), après les pays beaucoup plus peuplés comme la Chine (1 207 milliards de mètres cubes) et Inde (1 182 milliards de mètres cubes).

 

Les travaux du GIEC ont contribué à installer les enjeux du changement climatique au cœur du développement et il est acquis désormais que le monde actuel touche aux limites environnementales et politiques d’un modèle économique extractiviste et carboné. Celui-ci s’est accéléré à partir des années 1950-1960 en réaction aux dévastations de la Seconde Guerre mondiale, bénéficiant quasi exclusivement à un très petit nombre de pays et de populations (450 millions d’individus tout au plus), tout en exploitant globalement les ressources de la planète.

Un tel système ne peut rationnellement être un modèle de développement bénéficiant à 9 milliards d’individus, système dont les limites sont bien plus d’ordre écologique, climatique, environnemental et social que purement démographiques.

L’empreinte écologique des pays à forte croissance démographique et faible niveau de vie est incomparablement plus faible que celle des pays en faible croissance ou en stagnation démographiques, qui ont mis en œuvre un modèle de développement, des modes de production et de consommation à fort impact environnemental. L’empreinte écologique (hag par personne) était ainsi de 8,33 en Amérique du Nord et de 5 dans l’UE, alors qu’elle était de 1,39 en Afrique et de 1,16 en Asie du Sud.

 

S’adapter dans une perspective de justice climatique

La Chine peut-elle être un exemple à suivre ? Elle a démontré, au-delà de son histoire millénaire et de structures étatiques fortes, qu’un pays à fort potentiel démographique pouvait s’engager dans un rattrapage et une assimilation rapide d’abord des évolutions industrielles manufacturières, puis des technologies de l’information produites ailleurs. Ce processus, conduit dans un cadre de gouvernance totalitaire, a permis en quatre décennies de faire du pays la première puissance économique mondiale, un acteur financier international de premier plan, avec l’émergence d’une classe moyenne et d’un marché du travail de plus en plus structuré, disposant d’une main-d’œuvre de plus en plus qualifiée.

Si cette dynamique a réduit la pauvreté, elle n’a pas réduit les inégalités, ne s’est pas appuyée sur l’État de droit, et n’est pas sur une trajectoire de durabilité écologique. Dès lors, au regard du parcours chinois, il est légitime de s’interroger sur les trajectoires des pays, en Afrique particulièrement, qui sont dans la même configuration démographique que celle qu’a connue la Chine. Même s’ils réunissaient les conditions d’un véritable décollage économique, est-il souhaitable, pour eux et pour la planète de suivre le même modèle ?

Les pays du continent africain sont de plus en plus engagés dans une course entre leur démographie et leurs contraintes en termes d’environnement, de biodiversité et de développement durable. En réalité, l’équation restera insoluble si la question de la justice climatique n’est pas très sérieusement traitée par la communauté internationale et en particulier par les pays riches et démographiquement déprimés. En distinguant les pays développés et les pays en voie de développement, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC, 1992) reconnaît que les pays riches et historiquement à l’origine du réchauffement climatique ont une responsabilité spécifique. De fait, l’Accord de Paris reprend la notion de justice climatique : seuls les pays riches doivent abonder le fonds de 100 milliards d’euros pour l’adaptation au changement climatique. Nous en sommes bien loin.

Le défi est désormais de dépasser les seuls enjeux démographiques pour mettre en œuvre des stratégies de coopération afin non seulement de soutenir les pays du Sud dans leurs efforts, mais aussi de promouvoir collectivement des politiques publiques d’adaptation, d’atténuation et de transition juste au niveau global.

 

 

Notre série « Demain, 9 milliards d’humains »

Épisode 1 : Le basculement démographique du monde comme nouvel horizon du développement

Épisode 2 : Les migrations vues du Nord : entre réalités, idéologie et choix politiques

Épisode 3 : Soutenabilité environnementale : le mythe de la bombe démographique

Épisode 4 : Regards croisés sur la croissance démographique et l’urbanisation dans les Suds

Épisode 5 : Le besoin d’un nouveau pacte mondial de développement durable ajusté aux dynamiques démographiques planétaires

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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