Si de plus en plus de données de biodiversité sont disponibles à travers le monde, il reste à combler un déficit patent sur des groupes d’organismes méconnus et dans la zone intertropicale, la plus riche en la matière.

La zone intertropicale souffre d’un déficit patent de données sur nombre d’espèces. Ici, en septembre dernier, un pélican vole au-dessus des eaux du Pacifique dans la zone de Buenaventura, en Colombie. (Photo: Luis ROBAYO / AFP)
La zone intertropicale souffre d’un déficit patent de données sur nombre d’espèces. Ici, en septembre dernier, un pélican vole au-dessus des eaux du Pacifique dans la zone de Buenaventura, en Colombie. (Photo: Luis ROBAYO / AFP)

Le 23 septembre dernier, avant le lancement du Sommet des Nations unies sur la biodiversité, le groupe d’assurance Swiss Re a révélé que « plus de la moitié du PIB mondial (55 %), soit 41 700 milliards de dollars, dépend du bon fonctionnement de la biodiversité et des services écosystémiques ». Autrement dit, la moitié de la richesse de la planète sera affectée d’une manière ou d’une autre si la biodiversité continue de se dégrader. Pourtant, ajoute l’assureur, « un cinquième des pays (20 %) risquent de voir leurs écosystèmes s’effondrer en raison du déclin de la biodiversité et des services écosystémiques qui y sont liés ».

Comment ce constat a-t-il été établi ? Pour construire ces analyses, l’assureur a eu recours à une multitude de jeux de données internationaux, dont ceux de l’indice d’intégrité de la biodiversité (qui dépend lui-même d’une multitude de données brutes de biodiversité).

Une donnée brute de biodiversité correspond à une observation d’un organisme vivant localisée dans le temps et l’espace, idéalement avec des coordonnées GPS. Elle fournit une preuve de la présence d’une espèce dans un endroit, à une date donnée. C’est une donnée fondamentale, qui ne résulte pas de calculs et ne repose que sur l’identification de l’espèce d’un individu, ce qui la rend potentiellement utilisable dans toute estimation de l’état de la biodiversité.

 

 

Ces données brutes résultent généralement d’inventaires naturalistes sur le terrain. Dans ce cadre, les données peuvent être collectées de différentes façons. Le plus souvent, elles résultent d’observations visuelles ou de contacts auditifs. Néanmoins, elles peuvent être également obtenues via des enregistrements (pièges photographiques pour la grande faune ou détecteurs à ultrasons pour les chauves-souris) ou des prélèvements d’échantillon (ADN environnemental pour les organismes aquatiques).

 

Des données sur la biodiversité vitales pour le changement

En mai 2019, l’IPBES, une plateforme d’expertise scientifique sur la diversité biologique placée sous l’égide des Nations unies (équivalente du GIEC sur le climat), a publié une évaluation alarmante sur l’état de la biodiversité. Elle appelle l’ensemble des secteurs de l’économie à engager des changements transformateurs afin de réduire les pressions responsables de la dégradation sans précédent de la biodiversité.

Mais pour réaliser des investissements importants et de long terme qui changent ces pressions exercées sur la biodiversité, les entreprises ont besoin d’évaluations de l’empreinte de leur activité ou de leurs chaînes d’approvisionnement, d’études d’impact, de plans d’exploitation atténuant leurs impacts, ainsi que de programmes de restauration après exploitation, voire de compensation. Ces travaux nécessitent des données précises et complètes sur l’environnement et sur la biodiversité exploitée ou impactée.

Or la communauté internationale et les pays qui hébergent les sites riches en biodiversité ont développé depuis trente ans une réglementation protectrice et des critères de durabilité des investissements, que l’industrie comme les entreprises locales doivent respecter. C’est notamment le cas pour emprunter auprès d’institutions financières comme la Société financière internationale, qui a développé une batterie de critères à laquelle se réfèrent la plupart des autres bailleurs internationaux.

Pour réduire les coûts de ces études tout en améliorant leur qualité, il est important que les données de biodiversité soient facilement accessibles et que les séries de données s’échelonnent sur des pas de temps aussi longs que possible. Le cadre politique existe déjà puisque la Convention sur la diversité biologique incite explicitement ses membres à faciliter l’échange d’information en portant une attention particulière aux pays en développement.

 

Biodiversité : un partage ouvert des données via le GBIF

Depuis vingt ans, un effort mondial remarquable a été fait pour archiver et rendre accessibles les données brutes de biodiversité. Ainsi une multitude de plateformes de données ouvertes sont apparues. Le portail du Global Biodiversity Information Facility (GBIF) – en français Système mondial d’information sur la biodiversité – s’est engagé à regrouper les données résultant de ces diverses initiatives.

Le GBIF donne accès à 1,6 milliard de données couvrant 1,6 million de noms d’espèces, issues de 54 000 lots de données dans le monde. Il vise à fournir à tous et partout un accès ouvert aux données sur tous les types d’organismes sur terre. Il permet ainsi de rechercher, sélectionner et télécharger librement les données brutes de biodiversité qui y sont publiées. Il rassemble de multiples sources, des spécimens de musées des xviiie et xixe siècles aux photographies géoréférencées partagées par un naturaliste amateur à l’aide de son smartphone.

N’importe quel producteur de données brutes de biodiversité peut demander l’autorisation de verser ses données au GBIF. Une fois le contributeur agréé comme éditeur au sein du GBIF, ce dernier accepte de partager ses données, tout en en gardant le contrôle.

 

Des lacunes importantes de données dans la zone intertropicale à combler

La répartition de données n’est toutefois pas homogène selon les groupes taxonomiques ou les zones géographiques. On observe ainsi un déficit de données dans la zone intertropicale et sur nombre d’espèces. Par exemple, sur la zone intertropicale 68 % des occurrences concernent des oiseaux, 15 % des plantes et 11 % des invertébrés, alors que les mammifères, les reptiles, les amphibiens, les poissons et les champignons représentent chacun 1 %. Ces proportions ne reflètent pas la répartition réelle de ces espèces dans la zone, qui héberge l’essentiel de la biodiversité et où se situent les principaux enjeux de conservation de la biodiversité. Ce phénomène est illustré par la comparaison des deux cartes ci-dessous.

 

Ci-dessus, la carte de chaleur du portail du GBIF : les zones les plus rouges sont les régions où les données brutes de biodiversité sont les plus nombreuses.
Cette distribution des données ne reflète pas la distribution des zones soumises à un fort risque de dégradation de services écosystémiques, en rouge sur la carte ci-dessous conçue par l’Institut Swiss Re.

 

Le GBIF a lancé plusieurs initiatives afin d’essayer de combler ce déficit. Par exemple, le programme « Information sur la biodiversité pour le développement » a augmenté le nombre de jeux de données issus d’Afrique subsaharienne, des Caraïbes et des îles de l’océan Pacifique de près de 1 200 %, ajoutant environ 1 200 000 nouveaux registres au GBIF entre 2016 et 2019.

Le chemin sera encore long avant de combler le déficit de données sur la région intertropicale. Pourtant, il serait facile d’améliorer la situation si tous les éditeurs de données contribuaient, dès demain, au partage de leurs données grâce à la plateforme GBIF. Au moment où le nouveau Cadre mondial pour la biodiversité post-2020 va être négocié à l’occasion de la prochaine conférence des parties sur la biodiversité en Chine, fin 2021, tous les éditeurs de données ont l’occasion historique de franchir le pas. L’année 2021 pourrait alors être véritablement celle du partage des connaissances sur la biodiversité.

 

 

Ont également contribué à la rédaction de cet article Maheva Bagard-Laursen (coordinatrice de programme au GBIF), Régine Vignes Lebbe (coordinatrice scientifique du GBIF France) et Philippe Grandcolas (directeur de recherche au CNRS).

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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