Pour les naturalistes Gilbert Cochet et Béatrice Kremer-Cochet, le réensauvagement des territoires permet de restaurer la biodiversité. Et de mieux nous protéger.

En Suisse, l’effectif de chamois des Alpes est passé de 10 000 en 1910 à 90 000 aujourd’hui. Ici, un troupeau dans le Tyrol (Autriche), en août 2014. Photo Zoltán Vörös (Photo : Zoltán Vörös Flickr Cc)
En Suisse, l’effectif de chamois des Alpes est passé de 10 000 en 1910 à 90 000 aujourd’hui. Ici, un troupeau dans le Tyrol (Autriche), en août 2014. Photo Zoltán Vörös (Photo : Zoltán Vörös Flickr Cc)

Spécialistes du réensauvagement des territoires, Gilbert Cochet et Béatrice Kremer-Cochet sont naturalistes, président et vice-présidente de l’association Forêts sauvages, experts au Conseil scientifique du patrimoine naturel (et auprès du Conseil de l’Europe pour Gilbert Cochet), attachés au Muséum national d’histoire naturelle. Ils viennent de publier L’Europe réensauvagée, vers un autre monde (Actes Sud), un essai qui démontre, expériences à l’appui, comment laisser faire le sauvage permet de restaurer la biodiversité.

 

Que signifie « réensauvager » ?

Béatrice Kremer-Cochet – Le réensauvagement est la traduction littérale du terme rewilding, un concept développé par les Nord-Américains. Pour nous, il signifie : protéger un endroit pour lui permettre de retrouver son fonctionnement naturel. Cette protection peut inclure des actions pour favoriser le retour spontané d’espèces disparues ou, s’il n’est pas possible, les réintroduire. À terme, le réensauvagement aboutit à la libre évolution : l’homme ne gère plus rien et la nature évolue sans contrainte anthropique. L’être humain s’interdit d’intervenir dans les équilibres naturels… mais pas de les contempler, ni de les observer, pour s’en inspirer.

 

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Quels exemples de réensauvagement témoignent de ce pouvoir de résilience des milieux naturels que vous évoquez ?

Gilbert Cochet – D’une certaine manière, certains ont fait du réensauvagement avant que ce terme n’existe. En Europe, on peut citer trois exemples remarquables en montagne, datant du début du xxe siècle : en Suisse, le Parc national, et en Italie, le parc national des Abruzzes et le parc national du Grand-Paradis.

Le plus ancien, le Parc national suisse, a été fondé en 1914, avec, dès le départ, la volonté de soustraire une grande surface (17 300 hectares) à l’action de l’homme pour laisser libre cours à la nature. Pastoralisme, chasse, exploitation forestière : tout a été supprimé du jour au lendemain. Résultat, un siècle plus tard, la faune est de retour en abondance. L’effectif de chamois des Alpes est passé de 10 000 en 1910 à 90 000 aujourd’hui dans l’ensemble du pays, avec une stabilisation autour de 1 500 individus dans le Parc national : l’espèce s’y autorégule parfaitement. Les ours, réintroduits dans le Trentin, y ont fait leur apparition ; le lynx et le loup également. Outre ces retours spontanés, on a assisté dans les années 1990 à la réintroduction des gypaètes barbus.

En laissant faire la nature, on observe ainsi des phénomènes naturels insoupçonnés : par exemple, des densités d’ongulés bien supérieures à ce qu’on croyait être le point d’équilibre dans les milieux gérés. Dans les Abruzzes, un troupeau de 300 cerfs mâles a été observé dernièrement. Qui aurait cru cela possible ! En France aussi, certains parcs nationaux font du rewilding : ceux de la Vanoise ou des Écrins sont laissés, pour l’essentiel, en libre évolution. Le réensauvagement est la méthode de protection la plus complète pour la reconstitution d’un écosystème.

 

Face à la disparition massive des espèces, les aires protégées peuvent-elles vraiment sauver la biodiversité ?

K.-C. – Tout dépend des proportions laissées en libre évolution. Selon le biologiste américain Edward Osborne Wilson, pour enrayer la sixième extinction de masse qui se profile, il faudrait restituer aux autres formes de vies 50 % de la planète. On part donc de très loin… En France, moins de 1 % du territoire est en libre évolution, et encore, on y comptabilise des réserves naturelles où la chasse est autorisée.

 

Outre le retour de certaines espèces animales, qu’attendre de la restauration des milieux sauvages ?

K.-C. – Ces milieux ont beaucoup à nous apprendre. Si on laisse des surfaces très grandes et connectées entre elles en libre évolution, nous disposerons de données sur la façon dont la nature s’adapte au réchauffement climatique. Ainsi, dans les réserves biologiques intégrales, les forestiers observent les espèces qui dépérissent et celles qui apparaissent. Autant d’indications utiles pour orienter la sylviculture. Par ailleurs, les dynamiques naturelles nous renseignent aussi sur les parasites. Ainsi on a pu comparer l’impact des attaques de scolytes sur les épicéas dans une forêt de République tchèque où les arbres morts sont coupés et enlevés avec ce qui se passait de l’autre côté de la frontière, dans une forêt allemande laissée en libre évolution. En Allemagne, le prédateur du parasite s’est développé et la forêt résiste mieux.

D’une façon générale, plus un milieu est riche en biodiversité, plus il est résistant aux perturbations de toutes sortes : parasite, tempête, incendie, réchauffement climatique… Avec une grande diversité d’espèces, il y en a toujours une dotée d’un certain variant génétique capable de prendre le dessus, de s’adapter et de repeupler le milieu dévasté.

Par ailleurs, ces zones développent notre connaissance de mécanismes vertueux pour les activités humaines. Les viticulteurs se sont rendu compte qu’accueillir des îlots de naturalité à proximité de leurs vignes était bénéfique : des chauves-souris prédatrices du vers de la grappe de raisin font le travail à la place des insecticides. Des études ont montré aussi que plus encore que les abeilles domestiques, les abeilles sauvages étaient les meilleurs pollinisateurs. Enfin, c’est l’observation de forêts en libre évolution qui a fait émerger le concept de permaculture.

 

Comment les espaces de biodiversité hautement protégés peuvent-ils s’intégrer à l’économie d’un territoire ?

K.-C. – Le retour d’une faune exceptionnelle possède un fort potentiel pour l’écotourisme. Nous savons aujourd’hui très bien gérer l’afflux de visiteurs afin que les retombées de l’écotourisme soient durables. Par exemple, dans le Parc national suisse, il est interdit de sortir des sentiers et des aires délimitées, et le dérangement est minime pour la faune. D’après le directeur du lieu, les retombées pour les quatre municipalités propriétaires du parc sont de l’ordre de 20 millions d’euros par an. À l’hectare, le parc rapporte ainsi aux habitants du secteur 1 000 euros par an. En exploitation forestière, une coupe à blanc rapporterait 800 euros par hectare… une fois tous les 50 ans !

La reconstitution des écosystèmes marins est aussi un vecteur de richesse pour les habitants. Prenons l’exemple du sar qui avait pratiquement disparu de la mer Adriatique le long des côtes italiennes. Des mesures draconiennes ont été appliquées dans une zone : 2 500 hectares ont été sanctuarisés. Malgré la levée de boucliers, la pêche y a été interdite. Cinq ans plus tard, les pêcheurs ont pu pêcher autour du sanctuaire. Et ils se sont rendu compte qu’ils pêchaient en une journée autant qu’avant en une semaine ! Ils sont alors devenus les plus fervents défenseurs de cette zone de non-pêche.

 

La cohabitation est-elle possible entre vie sauvage et élevages domestiques ?

K.-C. – En Europe, les pays où la cohabitation est la plus difficile entre l’élevage et les grands prédateurs sont ceux où ces derniers ont totalement disparu pendant un certain temps. Les méthodes de pastoralisme ont évolué sans eux. Dans les pays de l’Est ou en Italie, le loup n’a pas cessé d’être présent et les éleveurs ont toujours su s’en protéger. À l’inverse, en France, en Belgique, il a totalement disparu sur une période assez longue et on ne savait plus faire. Réapprendre a été extrêmement difficile.

 

Le retour du sauvage peut-il être vecteur de parasites ?

C. – De gré ou de force, l’homme a toujours cohabité avec le sauvage qu’il a essayé d’éliminer. Dans l’immense majorité des cas, les parasites vont des espèces domestiques vers les espèces sauvages et non dans l’autre sens. Rappelons qu’aujourd’hui, les animaux sauvages représentent 2 % de la biomasse des vertébrés continentaux, les animaux domestiques 85 % et les humains 13 %. Il y a 10 000 ans, ils en représentaient 97 %.

K.-C. – Dans les écosystèmes complets, il faut souligner la présence des nécrophages, comme les vautours. Du fait des propriétés de leur tube digestif, ce sont des culs-de-sac épidémiologiques. Les vautours font disparaître un cadavre de bouquetin en 20 minutes. La propagation d’un parasite est ainsi stoppée.

 

Sanctuariser pour permettre un réensauvagement : est-ce possible dans des économies plus fragiles que celles d’Europe occidentale ?

K.-C. – La perte de biodiversité est planétaire. On ne pourra l’enrayer sans une prise de conscience internationale et des accords au niveau mondial. La protection du vivant ne pourra pas se faire au détriment de la population locale. Le Costa Rica l’a bien compris : dans ce pays tropical d’Amérique centrale, le déboisement des magnifiques forêts pour planter des bananes, du cacao avait commencé… Mais rivaliser avec les grandes plantations d’Amérique du Sud était impossible. Le gouvernement a alors décidé de protéger les 28 % de forêts costaricaines non dévastées et de miser sur l’écotourisme, en y associant les populations locales. Aujourd’hui, le pays est en passe de gagner son pari. Dans les économies plus fragiles, il faut stopper le pillage et la dévastation des ressources pour miser sur une vie adaptée au climat et aux ressources locales. Il n’y a que comme ça que ça marchera.

 

 

Propos recueillis par Aurélie Darbouret

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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