La dégradation de la biodiversité se poursuit et les efforts fournis pour la préserver ne sont pas à la hauteur des enjeux. Pour Gilles Kleitz, l’atteinte de tous les ODD est corrélée à la préservation de la biodiversité.

© naturexpose.com / Olivier Dangles & François Nowicki.

Pour le Directeur du département Transition écologique naturelle et gestion des ressources naturelles de l’AFD, il est urgent pour tous les acteurs du développement de comprendre et d’expliquer en quoi la biodiversité est la condition de notre existence. Puis d’effectuer le passage à l’échelle des solutions qui ont fait leurs preuves.

Pourquoi l’atteinte des ODD dépend-t-elle intrinsèquement de la préservation de la biodiversité ?

Il n’y a pas un seul des ODD qui ne dépende pas de la biodiversité. La santé, l’alimentation, l’économie, la régulation de notre environnement, de nos océans… tout cela c’est le vivant. Si ce vivant s’effondre, alors tout s’effondre. La biodiversité est notre assurance vie. C’est le socle de vie et de développement de l’ensemble de l’humanité et en particulier des plus pauvres qui dépendent directement de la forêt, de la prairie, du sol agricole, etc. Leur existence est directement connectée à la nature.

Depuis quelques années, la défense de ce socle vivant est une question clé pour le développement. On s’est fixé des objectifs pour la biodiversité mais ils ne sont que partiellement atteints…

La biodiversité a longtemps été un objectif de conservation sans pour autant être considérée comme le socle de notre existence et la condition de notre bien-être. Or, il y a une vraie urgence comme le confirme le dernier rapport de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (IPBES). Ce travail, mené par plus de 150 équipes scientifiques, a permis de cartographier et de quantifier l’effondrement de plus de 60 % de la biodiversité et de plus de 70 % des populations vertébrées. Il confirme qu’à ce niveau de dégradation, la défense de la biodiversité est bien un véritable sujet de développement et non un sujet de patrimoine. Nous sommes au cœur des questions essentielles qui touchent l’humanité tout entière et son futur, comme pour le climat, enjeu d’ailleurs directement lié à celui de la biodiversité.

 

 

Préserver les écosystèmes, c’est donc agir sur l’ensemble des ODD ?

Absolument et ce changement d’approche doit être rapide. Il y a 30 ans, nous n’étions qu’une petite douzaine en France à se pencher sur ces liens quand nous mesurions l’état de dégradation de cet écosystème. Désormais, de très nombreux acteurs s’emparent du sujet de la biodiversité, de la finance « verte », des filières, de l’économie ou encore celui de la politique des territoires, afin de mieux prendre en compte la biodiversité. Pour autant, nous sommes loin du compte comme le montre les tendances d’érosion accentuée de ces écosystèmes et de notre capital naturel. Comme pour la question du climat, nous n’arrivons pas à faire descendre les courbes de dégradation.

 

Est-ce que la nouvelle convergence de l’agenda biodiversité avec celui des autres ODD peut inverser la tendance ? Si oui, qu’est-ce que cela signifie pour les acteurs du développement ?

La convergence de l’agenda de la biodiversité avec celui de chacun des ODD est cruciale. Cela signifie en effet que pour chaque projet, il faut aller chercher des solutions ayant un impact triple : social, environnemental et économique. Social d’abord, c’est-à-dire inclusif et équitable, avec des projets porteurs d’emplois décents pour tous et renforçant le lien social. Environnemental également en sélectionnant des actions décarbonées et favorables au capital naturel. Enfin, il faut que les projets soutenus soient économiquement viables et qu’ils rémunèrent suffisamment leurs porteurs en leur apportant une sécurité matérielle bien distribuée et sur les territoires. Ce raisonnement il faut l’avoir pour l’ensemble des ODD. Sur la question de l’alimentation par exemple, la convergence des agendas 2030 va exiger que pour chaque projet, on trouve des solutions qui répondent à ces trois objectifs de base. De la même façon pour l’innovation et l’industrie. Notre modèle actuel, fondé sur un capitalisme mondialisé, ne prend pas en compte suffisamment les objectifs sociaux et environnementaux. Ce n’est plus possible. Il faut travailler à une gouvernance plus inclusive des entreprises afin que celles-ci intègrent au cœur de leur stratégie le bénéfice social et la performance environnementale. Les résultats d’une entreprise doivent apprécier, outre ses performances économiques, ses résultats en matière d’équité, de bien-être, de lien social et d’emploi, et sa contribution positive à la planète. On est encore très loin du compte.

 

Comment l’expliquez-vous ?

L’économie est pensée avant tout pour rémunérer le capital et non pour favoriser le social ou l’environnement. Les cades publics ont permis une certaine régulation. Dans de nombreux pays cependant, avec des règles sociales et environnementales faibles et peu appliquées, la mondialisation conduit souvent à des catastrophes. On l’a vu au Bangladesh avec les travailleurs du secteur textile, véritables forçats de la mondialisation, et en Afrique centrale sur l’accès aux ressources naturelles.

Le cadre et la pensée du modèle économique pour générer du profit et de la rentabilité des entreprises n’intègre pas encore suffisamment les autres objectifs de toute activité humaine, qui sont notamment le lien social et l’entretien du territoire et de la planète où l’on habite. Les ODD sont un cadre essentiel pour progresser, mais il faut aller beaucoup plus vite.

 

Comment mobiliser plus largement la communauté internationale, au-delà du cercle des bailleurs ?

Pour mobiliser davantage, il faut expliquer les dépendances entre le vivant et notre existence. Aujourd’hui, l’humanité ne sait pas fonctionner sans un océan à peu près sain, sans des sols agricoles fertiles, sans des cours d’eau propres, sans des forêts riches et productives. Il faut à la fois privilégier la démonstration et l’éducation, et s’équiper pour engager des réformes profondes, face à des intérêts acquis bien protégés. Tout cela est d’ailleurs étroitement lié à la lutte contre le changement climatique. Nous ne pourrons pas résoudre la crise climatique sans résoudre la crise du vivant. Par ailleurs, il faut mettre en avant des solutions – économiques, sociales, territoriales – et montrer comment changer. À ce titre, les agences de développement et les pouvoirs publics ont une responsabilité particulière pour inventer et tester, avec leurs partenaires locaux, des solutions. Elles doivent travailler avec toute la richesse du secteur privé, de la société civile et des institutions publiques innovantes engagées dans la transition inévitable et rapide. Pour l’instant les choses qui marchent ne sont pas à l’échelle. Elles représentent sans doute quelques pourcents seulement de ce qu’il conviendrait de faire. Chaque année, 20 000 milliards de dollars sont investis dans l’économie mondiale, en forte majorité par le secteur privé. Or, seulement 5 % de ce montant est fléché sur des projets dit « verts », qui mentionnent le climat ou l’environnement. Et sur ce maigre volume, seule une minorité est considérée comme réellement efficace.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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