© wyliepoon
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Le 6ème sommet des BRICS qui  a eu lieu les 15 et 16 juillet 2014 à Fortaleza, au Brésil, a entériné la création de la « Nouvelle Banque de Développement » (NBD) et du « Fonds de Réserve Commun » (FRC). La NBA sera destinée à mobiliser des ressources pour financer des projets d’infrastructure et de développement durable chez les BRICS et dans les autres pays émergents et en développement, notamment en Afrique. La FRC aidera  à prévenir les pressions de liquidité à court terme en contrôlant la volatilité des monnaies des pays membres.  Quels en seront les impacts dans le monde du financement du développement ?

Comment ce projet est-il né ? Quels sont les challenges et ambitions de la NBD ?

La création de ces deux institutions avait été annoncée au sommet de New Delhi de 2012. Deux ans plus tard, les membres des BRICS se sont mis d’accord sur les montants (100 millions de $ pour chaque institution avec une souscription initiale de 50 millions de $ pour la NBD) et la répartition du capital entre les pays. Ils se sont également mis d’accord sur leurs localisations physiques pour le siège, à Shanghai et pour la première présentation locale, à Johannesburg. Son lancement est cependant prévu en 2016.

Dans un de mes articles, j’explique les difficultés à mettre en place ces organismes bancaires. Le fait que les pays membres y soient arrivés est en soit un exploit. La nouvelle banque va accroitre la disponibilité de liquidités pour les projets. La concurrence lors de la soumission des projets aura aussi un effet dynamisant et réduira certainement les délais d’instruction des demandes de prêts. A vrai dire, il y a encore peu de visibilité sur les produits financiers qu’offrira cette banque dès lors que les ministères des finances des pays membres doivent encore se mettre d’accord sur ses modalités opérationnelles. Il reste donc à voir ce que la banque des BRICS pourra apporter réellement de plus dans un univers de la finance internationale où un grand nombre de modèles ont déjà été éprouvés. Elle risque, comme bien d’autres, de ne pas pouvoir financer des projets d’infrastructure essentiels aux populations, par exemple dans le secteur de l’eau, dont les retours sur investissement sont faibles et /ou à très long terme. Elle ne semble également pas avoir été établie pour améliorer l’accès au financement des personnes exclues de l’économie structurée. Avant tout car toute nouvelle règle moins contraignante lors des décisions d’octroi de prêts engendrerait forcement des prises de risques plus élevées qui compromettraient la soutenabilité de la NBD à long terme. En cela, la création d’un fonds multi-souverain BRICS de « capital risk » ou d’un fonds de garantie pour les phases de construction des projets d’infrastructure en Partenariat Public Privé (PPP) sont des pistes nouvelles à explorer. Ces types de produits financiers sont actuellement étudiés par le NEPAD.

Quelles sont les conséquences économiques et politiques pour l’Occident de l’émergence des BRICS ?

Si les ambitions des BRICS ne sont pas freinées, une évolution de l’ordre monétaire international est envisageable et engendrerait une diminution de l’hégémonie du dollar et la perte d’une partie des moyens de pression de la Banque mondiale et du FMI. Ce dernier est accusé par les pays émergents d’être trop lent dans ses réformes, trop rigide et contraignant dans l’octroi de ses prêts conditionnés. La création de la NBD/FRC s’explique en partie parce que le FMI tarde à moderniser sa gouvernance pour mieux considérer le poids grandissant des pays émergents dans l’économie mondiale.

Les bouleversements sont également prévisibles dans la répartition des ressources énergétiques mondiales et auront également un impact sur les relations BRICS/Occident. La signature de l’accord d’approvisionnement en gaz signé entre la Russie et la Chine en est un avant-goût.
De manière générale, les BRICS s’abstiennent de critiquer la position de la Russie dans le conflit ukrainien. En fait, le différent actuel entre l’Occident et la Russie entraine de nouvelles opportunités commerciales pour les BRICS. C’est ainsi que l’Afrique du Sud voit d’un bon œil l’embargo de la Russie sur certains produits alimentaires européens comme les fruits et légumes. On ne mesure pas encore l’étendue des conséquences du récent embargo de la Russie vis-à-vis de l’Europe en représailles aux sanctions occidentales. Un nouvel axe politique est apparu et il faudra en tenir compte. On assiste à un alignement croissant des BRICS, inconcevable il y a à peine quelques années.

Comment réagit l’Occident face à la montée en puissance des BRICS ? Êtes-vous favorable à une coopération entre ce nouveau bloc et l’Occident ?

L’Occident ne prend peut-être pas suffisamment en compte la nouvelle puissance des BRICS. Ce qui est certain, c’est que l’Occident possède également ses forces. Par exemple, encore pour l’instant, sa puissance financière. A titre d’exemple, le capital social souscrit de la seule BEI est de 243 milliards d’euros, un montant nettement supérieur à celui de la NBD. Par ailleurs, le savoir-faire et l’expérience de l’Occident restent d’un niveau inégalé. Il faut continuer sur un rythme accéléré le développement des expertises ainsi que la recherche technique et scientifique.
Si l’on ajoute aux BRICS, le Mexique, la Turquie et l’Indonésie, le PIB de ce groupe de pays est proche de celui du G7 et il devrait être son double en 2050. Les pays émergents ont conscience de leur pouvoir grandissant. En ce moment, ils font preuve d’une forte volonté de se démarquer de l’Occident. La coopération avec les banques de développement multilatérales et bilatérales n’est pas leur priorité. Il faut malgré tout continuer de tenter de renforcer le dialogue car le développement économique durable en dépend.

Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste concernant l’advenue d’un dialogue ? Comment percevez-vous la contribution des BRICS aux politiques de développement ?

Il est trop tôt pour prévoir l’issue de ce nouveau rapport de force. Les BRICS, c’est également 50 % des pauvres de la planète, ce qui encourage parfois des discours populistes. Les BRICS promettent une politique de développement différente et donc normalement innovante. Or, si on prend pour exemple la lutte contre la pauvreté, les BRICS sont en retard. Malgré ses limites, les économies de l’Europe sont bien plus inclusives et ses modèles d’insertion sociale plus efficaces. La force principale des BRICS réside dans sa flexibilité et réactivité. Mais ils n’ont pour l’instant pas su développer de modèles innovants pour promouvoir l’emploi: hors le défi mondial actuel est bien celui-là. Il y a pourtant dans les pays du Sud « l’innovation frugale » qui pourrait être davantage investiguée par les BRICS comme solution pour lutter contre la pauvreté. Un récent rapport de l’ONG britannique Oxfam interpelle les BRICS sur ce sujet en leur demandant d’adopter un agenda « pro-poor ». Pour donner un autre exemple, la volonté de la France de maintenir et de développer, notamment en Afrique subsaharienne, l’agriculture familiale, plus respectueuse des ressources naturelles et protectrice de l’emploi, n’est pas évoquée par les BRICS alors qu’elle peut être source de progrès et de stabilité.

Quelles retombées prévoyez-vous en Afrique ?

En tant que tête-de-pont, l’Afrique du Sud est une étape incontournable dans la conquête du marché africain car elle est la première économie africaine en termes de gouvernance, de PIB par tête d’habitant et de développement de ses infrastructures. Les BRICS lui donnent l’occasion de jouer pleinement un rôle majeur dans le développement durable du continent.

Le développement de l’Afrique ne viendra pas de l’extérieur mais de sa capacité d’inclusion, de l’intégration régionale, de l’amélioration constante de l’environnement des affaires, de l’évolution des infrastructures, de son industrialisation. Pour ce faire, l’Afrique a besoin de gouvernance, de la mise en place de nouveaux modes de pilotage, dans un partenariat ouvert et éclairé, que ce soit avec les BRICS ou avec l’Occident. Les pays de l’Afrique subsaharienne sauront-ils développer une relation équilibrée sur le long terme avec les BRICS, sans pour autant rejeter leurs alliés occidentaux? Tout cela encourage l’appropriation par l’Afrique de son destin. Gardons confiance!

 

Pour en savoir plus : Afrique Contemporaine n°248, Dossier « Les BRICS en Afrique »

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