L’Amérique latine n’est plus la région la plus inégalitaire du monde. Les inégalités, bien que toujours importantes, ont fortement baissé au cours des vingt dernières années. Stephan Klasen, professeur d’économie du développement à l’université de Göttingen (Allemagne) voit deux grandes explications à ce phénomène : une conjoncture économique favorable et des politiques publiques volontaristes pour redistribuer des richesses et mieux collecter l’impôt.

Medellin, Colombie © Benjamin Petit pour l'AFD
Medellin, Colombie © Benjamin Petit pour l'AFD

Quel est le fait le plus saillant dans les inégalités en Amérique latine ? 

Pendant longtemps, le sous-continent latino-américain a affiché les plus fortes inégalités de revenus dans le monde. Depuis le milieu des années 1990, les inégalités ont baissé dans tous les pays d’Amérique latine, faisant de l’Afrique subsaharienne la région la plus inégalitaire du monde.

 

 

Ces avancées s’expliquent par plusieurs facteurs : la croissance économique, mais aussi des politiques publiques volontaristes de meilleure collecte de l’impôt et des taxes sur les matières premières exportées, qui ont amélioré les fondamentaux de la gestion macroéconomique. Au Brésil, cette meilleure gestion macroéconomique s’est soldée par la stabilisation monétaire et la maîtrise de l’inflation à partir de 1994, facteur qui s’est avéré déterminant dans la lutte contre les inégalités. L’inflation contribue en effet à accroître les inégalités, dans la mesure où les plus aisés voient leur épargne protégée par les banques, alors que les plus pauvres ne peuvent pas renégocier leur salaire tous les jours, au fil de la hausse des prix.

Au Brésil, par exemple, ce contexte a permis de mettre en œuvre des programmes sociaux assortis de transferts d’argent liquide en faveur des plus pauvres comme la Bolsa Familia. Ce système d’allocations données aux mères de famille qui s’assurent que leurs enfants sont bien scolarisés a fait une grande différence dans la lutte contre les inégalités. Un autre levier fut la réforme du marché du travail qui a augmenté le salaire minimum (passé entre 2005 et 2016 de 84 à 207 euros par mois) et l’a étendu au secteur informel auquel il sert de référence. Le salaire minimum, introduit en 1936 au Brésil, est défini par la Constitution comme un plancher : c’est la plus petite paye que tout travailleur peut percevoir, que son activité soit formelle ou non. En 1988, une loi a unifié le salaire minimum dans tous les États du Brésil. Elle stipule qu’il doit permettre à tout travailleur, formel comme informel, de subvenir à ses besoins essentiels (nourriture, logement, santé, éducation, transport et sécurité sociale).

Au Brésil, le salaire minimum sert par ailleurs à calculer les retraites (70 % d’entre elles ont sa valeur exacte) et les allocations versées aux quelque quatre millions de personnes âgées et de malades. Sa revalorisation permet donc aussi d’augmenter le niveau de vie de ces bénéficiaires des aides et donc de faire baisser les inégalités.

 

Quels sont les pays latino-américains qui restent les plus inégalitaires ?  

Le Brésil, la Colombie, la Bolivie, Panama et le Guatemala, avec des coefficients de Gini situés entre 0,55 et 0,59, sont les pays d’Amérique latine aux inégalités de revenus les plus importantes. La redistribution des richesses a fait baisser les inégalités au Brésil, même si elles restent parmi les plus importantes du monde. Le coefficient de Gini du Brésil était de 0,58 en 2015, ce qui est inférieur à ceux de l’Afrique du Sud, du Botswana, de l’Angola, de la Centrafrique et de la Sierra Leone, les cinq pays les plus inégalitaires du monde, avec un coefficient de Gini supérieurs à 0,60. Le Chili, le Pérou, le Paraguay et le Honduras restent eux aussi fortement inégalitaires avec un coefficient de Gini entre 0,50 et 0,54. Leur situation est comparable à celle du Zimbabwe, de la Zambie, du Niger et de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Vient ensuite un troisième groupe de pays : l’Uruguay, l’Argentine, l’Équateur, le Costa Rica, le Mexique et le Venezuela où les inégalités sont comparables à celles de la Chine, des États-Unis, du Mozambique, du Cameroun et de Madagascar d’après leur coefficient de Gini compris entre 0,45 et 0,49.

Enfin, le Guyana et le Nicaragua sont les pays qui présentent les plus faibles niveaux d’inégalités de l’Amérique latine avec un coefficient de Gini inférieur à 0,44, un niveau comparable à celui de la Russie, la Turquie, l’Iran, le Kenya, le Nigeria, le Mali et le Sénégal.

 

Comment expliquez-vous la disparité de ces résultats ?

La façon de lutter contre les inégalités varie en fonction des types de gouvernement en place. Au Venezuela, en Bolivie et en Argentine, les gouvernements populistes ont eu tendance à vouloir lutter contre les inégalités en prenant le contrôle étatique des entreprises. En Bolivie, une certaine stabilité économique a été préservée ; à l’inverse, le Venezuela traverse une profonde crise et en Argentine, le gouvernement a été désavoué par les urnes.

 

 

Dans les pays administrés de manière démocratique, au Brésil, au Pérou, en Équateur ou au Chili, des politiques plus modérées n’ont pas remis en cause ‎la stabilité économique et ont réussi à entreprendre des réformes décisives. D’autres pays, comme le Honduras, gérés par un gouvernement conservateur n’ont pas beaucoup agi pour faire baisser les inégalités.

 

Quelle leçon les responsables africains peuvent-ils retenir de l’évolution des inégalités en Amérique latine ?

En Afrique, les États sont plus faibles et n’ont pas les mêmes capacités de collecte de l’impôt qu’en Amérique latine pour financer des programmes de redistribution des richesses. D’où la nécessité pour ces États de se renforcer, afin d’augmenter et d’élargir l’assiette fiscale, en taxant notamment de manière plus volontariste et ciblée les secteurs exportateurs de matières premières. Cela pourrait dégager des recettes fiscales bien plus importantes que leur niveau actuel.

Des programmes d’allocations sociales conditionnels existent également en Afrique du Sud, sans être accompagnés des mêmes réformes macro-économiques qu’en Amérique latine. Le taux de chômage se maintient donc à hauteur de 27 % des actifs, ce qui ne permet pas de réduire les inégalités du pays.

 

Comment les pays latino-américains ont-ils surmonté la crise financière internationale de 2008 ?

Peu de pays, en réalité, ont été aussi affectés que le Mexique en raison de son niveau d’échanges avec les États-Unis. L’essor des relations économiques des autres pays avec la Chine a en bonne partie compensé la baisse des échanges avec l’Europe et les États-Unis.

 

Quels conseils donneriez-vous aux bailleurs de fonds pour lutter efficacement contre les inégalités dans les pays en développement ?

Il s’agit d’un problème multisectoriel insoluble avec un seul type d’action. La première chose à faire est d’analyser l’ampleur et la nature des inégalités avant d’examiner les leviers les plus susceptibles de les contrer, dans les domaines de l’éducation, du marché du travail, des réformes fiscales, etc. Il est important, à ce titre, de se pencher non seulement sur le coefficient de Gini, mais aussi sur des statistiques désagrégées, en comparant les niveaux de vie des 10 % les plus riches et des 10 % les plus pauvres.

Les bailleurs de fonds peuvent notamment aider à la mise en œuvre de réformes – comme ils le font déjà – par le biais de soutiens budgétaires ou sectoriels, importants pour l’éducation et la protection sociale.

 

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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