L’historien et politologue camerounais Achille Mbembe revient sur la première édition des Ateliers de la pensée. Des rencontres coorganisées avec l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr et dédiées au débat d’idées sur l’avenir de l’Afrique.

Cameroonian historian and political scientist.
Cameroonian historian and political scientist.

Deux penseurs ancrés en Afrique, l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr, 44 ans, basé à Saint-Louis (Sénégal) et l’historien et politologue camerounais Achille Mbembe, 59 ans, professeur à Johannesburg (Afrique du Sud), ont lancé le 28 octobre à Dakar la première édition des Ateliers de la pensée. Ces rencontres ont réuni une vingtaine d’intellectuels d’Afrique francophone et de la diaspora, parmi lesquels les écrivains Léonora Miano, Sami Tchak, Alain Mabanckou, Boubacar Boris Diop et Abdourahman Waberi, les universitaires de renom Mamadou Diouf et Souleymane Bachir Diagne (Université de Columbia), Romuald Fonkua (La Sorbonne), ainsi que de nombreuses femmes, parmi lesquelles la politologue Françoise Vergès ainsi que les philosophes Houria Bentahoumi, Séverine Kodjo-Grandvaux et Nadia Yala Kisukidi.

En différents lieux, à Dakar et à Saint-Louis, ils ont tenu de longues sessions de débats, à huis clos ainsi qu’avec le public, lors de soirées marathon qui ont rencontré un vif succès. Leur ambition : faire le point sur l’état de leurs travaux et réflexions respectives, et tracer une nouvelle voie pour penser l’avenir de l’Afrique, en sortant du temps post-colonial.

Achille Mbembe, de retour à Johannesburg après une semaine intense au Sénégal, a répondu aux questions d’iD4D.

Quels ont été les points les plus marquants pour vous durant les Ateliers de la pensée ?

Le premier porte sur l’orientation essentiellement futuriste des débats. Ces journées ont affirmé que le futur du continent africain est ouvert, et qu’il nous appartient de le faire advenir, au cours d’un processus qui n’est pas prédéterminé. Afin d’y parvenir, nous ne pourrons pas faire l’économie de la pensée, nécessaire en soi, mais aussi impérative pour l’action. Au cours des soixante dernières années, depuis les Indépendances, la frénésie d’action ne nous a guère servi. Des axes précis sont à déterminer.

Second moment fort de ces Ateliers de la pensée : beaucoup reconnaissent qu’il faudra, comme le dit Felwine Sarr, « reconstruire nos infrastructures psychiques » – dans le droit fil du psychiatre martiniquais Franz Fanon, auteur de Peaux noires, masques blancs (Seuil, 1952). Les débats introduits par les philosophes Séverine Kodjo-Grandvaux et  Houria Bentouhami sur les thèmes de la honte et de l’estime de soi ont été déterminants. Tout comme les réflexions de l’historien sénégalais Mamadou Diouf sur ce qu’il a appelé « le génie du paganisme » (reprenant le titre d’un ouvrage de l’ethnologue français Marc Augé) et du philosophe Souleymane Bachir Diagne sur l’universalisme horizontal et la traduction des cultures.


 

Enfin, je dirais que le point d’orgue des débats a porté sur la reconnaissance du fait que la question africaine est désormais planétaire. La pierre angulaire des Ateliers de la pensée repose sur cette idée : une partie de l’avenir du monde se joue en Afrique, un continent qui a beaucoup à apporter. La force et la nouveauté de cette proposition explique l’engouement qu’ont suscité ces Ateliers. Que l’on y croit ou pas, cette proposition a retenti dans le ciel des idées comme un joyeux coup de tonnerre.

Êtes-vous d’accord avec Felwine Sarr pour dire qu’il est temps de sortir du temps colonial ?

Il est temps de prendre à bras-le-corps la question du futur de l’Afrique, qu’il soit immédiat, proche ou lointain. Ce dont il faut sortir, c’est d’une certaine conscience victimaire, de la quête viscérale de boucs émissaires. Ce qui ne signifie pas une chute dans une sorte d’amnésie historique, mais au contraire la prise de responsabilités, un vif réveil à cette réalité toute simple : notre sort se trouve entre nos mains. Ce qui implique de sortir du glacis colonial et de remettre en question tout ce qui prétend à l’intangibilité, qu’il s’agisse des frontières, de la gérontocratie, du patriarcat ou de la pensée magique.


 

Sur quoi ont porté vos débats en matière d’économie ?

Le sentiment dominant est que l’Afrique a payé très cher sa soumission à « l’économisme », une manière très instrumentaliste de penser le monde et l’avenir. L’économie est une affaire de moyens et ne relève pas de l’ordre des finalités. Elle ne peut pas être coupée des faits sociaux et anthropologiques. Elle est enchâssée dans le réel pour reprendre l’expression de Karl Polanyi. Des échanges ont aussi porté sur la place du secteur informel dans les économies africaines, défini en négatif et contre lequel les tenants du néolibéralisme estiment qu’il faut absolument lutter alors même qu’il est porteur de flexibilité et de solutions selon des points de vue plus hétérodoxes.

Une petite polémique a éclaté à propos de la tenue de la première session de débats publics le 28 octobre dans les locaux de l’Institut français à Dakar. Qu’en pensez-vous ?

C’est une fausse querelle. La réponse est simple : ce sont tous les lieux qu’il s’agit d’habiter à la fois. Les 600 à 700 Dakarois qui sont venus assister à la Nuit des idées le 28 octobre à l’Institut Français ne souffrent pas tous de je-ne-sais-quel colonialisme mental ! Les Ateliers de la pensée étaient ouverts à la diaspora, laquelle compte des citoyens français. L’Institut français leur appartient. Par ailleurs, la deuxième journée s’est déroulée dans les jardins du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria), un centre de recherche panafricain basé à Dakar.

À quoi mesurez-vous le succès de ces Ateliers de la pensée ?

Au fait que le centre de gravité de la pensée critique de langue française est en train de se déplacer vers le Sud. À l’heure où la France se recroqueville sur elle-même et tourne le dos au monde, le renouveau de la pensée, de l’écriture et de la création d’expression française au cours du xxie siècle siècle viendra des marges de l’ex-empire. Telle est la grande signification de ces journées de réflexion qui connaîtront leur deuxième édition en 2017.


 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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