Au Cambodge en 2017, 17 % seulement de la population rurale avait accès à une eau potable sûre. En 2005, l’ONG 1001 Fontaines a développé dans ce pays un modèle de kiosques à eau depuis répliqué partout dans le monde. Interview avec son directeur exécutif pour ce pays, Frédéric Dubois.

L’accès à l’eau est au cœur des Objectifs de développement durable. Ici, des bonbonnes destinées à des kiosques à eau mis en place par l'ONG 1001 Fontaines au Cambodge. Crédit Image : 1001fontaines.com
L’accès à l’eau est au cœur des Objectifs de développement durable. Ici, des bonbonnes destinées à des kiosques à eau mis en place par l'ONG 1001 Fontaines au Cambodge. Crédit Image : 1001fontaines.com

Choléra, typhoïde, dysenterie : l’eau contaminée est vectrice de maladies graves, potentiellement mortelles. L’OMS estime que la diarrhée transmise par l’eau impropre cause plus de 485 000 décès par an, tandis que 785 millions de personnes n’ont pas accès à un service basique d’eau potable.

D’après le rapport mondial des Nation unies sur la mise en valeur des ressources en eau publié en 2019,  trois personnes sur dix n’ont toujours pas accès à une eau de boisson fiable. À travers le monde, les populations des zones rurales, privées de réseaux d’adduction, sont les plus exposées. Le pompage des eaux de surface, les puits et les camions-citernes leur fournissent une eau de moindre qualité à un prix beaucoup plus élevé.

En Asie du Sud-Est, le taux d’accès à l’eau potable a notablement progressé au cours des deux dernières décennies, mais il reste d’importants efforts à faire dans les régions reculées. C’est le cas au Cambodge où, en 2017, seuls 17 % de la population rurale avaient accès à une eau potable sûre. L’ONG 1001 Fontaines met en place des « kiosques à eau » dans ce pays depuis 2005. Frédéric Dubois, directeur opérationnel de l’ONG au Cambodge, détaille les clés de ce modèle pour iD4D.

 

Comment fonctionne un kiosque à eau ?

Le kiosque à eau est une innovation sociale. De l’eau de puits ou de surface est traitée dans de petites usines grâce à une technologie relativement simple, puis distribuée aux populations de zones rurales. Cette eau complètement saine est livrée en bonbonnes à domicile pour un prix modique, 2 centimes d’euros le litre. Ce système décentralisé permet d’atteindre les foyers les plus reculés et les plus vulnérables.

Chaque kiosque est opéré par un micro-entrepreneur social auquel l’ONG 1001 Fontaines apporte des services de coaching, de mentoring, d’assistance technique et commerciale. Depuis 2005, on a implanté un kiosque à eau dans une commune sur quatre au Cambodge. Aujourd’hui, 250 petites usines permettent ainsi de distribuer de l’eau de boisson peu onéreuse à environ 7 % de la population rurale.

 

À quels besoins répondent les kiosques à eau ?

Ils sont apparus pour des raisons humanitaires. Le Cambodge a été très durement frappé par la guerre, s’en sont suivies vingt années de non-développement. Dans les zones rurales, les gens buvaient l’eau de la mare, sans la traiter, et étaient tout le temps malades. Dans ce pays, comme dans toute la région du Mékong, de nombreuses sources sont contaminées à l’arsenic en raison d’une sédimentation fossile. Les eaux de ces sources sont à l’origine de pathologies.

Les kiosques à eau visent à sécuriser l’approvisionnement en eau potable. Il y a de plus en plus de barrages sur le Mékong, notamment en Chine. Les usages agricoles croissants pompent les ressources en eau. Beaucoup de stations d’adduction se tarissent. Les deux dernières années ont été particulièrement difficiles, avec des records de niveau bas durant la saison sèche. Les kiosques, qui nécessitent de petits volumes, sont dimensionnés pour être très résilients vis-à-vis de l’aléa climatique.

 

 

Quel est l’impact du kiosque à eau en termes de développement ?

L’accès à l’eau est au cœur des Objectifs de développement durable. Les retombées économiques et sociales sont multiples. Les kiosques sont créateurs d’emplois : au Cambodge, ils fournissent un travail et des revenus très stables à 700 personnes. Ensuite, la réduction des maladies liées à l’eau insalubre évite aux habitants de se ruiner dans les hôpitaux et de s’endetter pour se faire soigner. Les femmes n’ont plus à se déplacer, ni à laisser leurs enfants sans surveillance, pour aller chercher de l’eau propre. L’impact est important aussi sur l’éducation. Une étude publiée en 2014 dans le journal américain PLOS One a montré que la livraison d’eau saine dans les écoles primaires cambodgiennes, subventionnée par des dons, fait chuter l’absentéisme de 75 % ! Enfin, les usines sont toutes équipées de panneaux solaires pour le pompage et la filtration. En se substituant à l’eau bouillie au feu de bois, l’eau traitée a un impact positif sur la déforestation et les émissions de CO2. Pour preuve : depuis deux ans, notre ONG génère des crédits carbones.

 

Ce modèle est-il pérenne ?

Pour l’instant, la construction des usines est subventionnée par notre ONG, qui les équipe, réalise les tests de qualité, recrute des villageois, les forme et soutient le lancement de l’activité auprès des consommateurs. Cette première phase est subventionnée par des bailleurs de type développementaux comme l’AFD, USAid, ou l’Unicef, des ONG, des fondations ainsi que quelques donateurs privés. Dès l’ouverture de l’usine, les ventes d’eau permettent à l’entrepreneur de payer ses factures, son équipe de deux à six personnes, lui-même et des frais d’assistance à l’ONG. Ainsi, le fonctionnement de toutes les micro-entreprises locales comme celui de l’ONG sont pérennes. Nous réfléchissons actuellement à un modèle d’amortissement qui permettrait à la micro-entreprise de rembourser l’investissement de départ. De plus, cela aurait du sens qu’à terme ces kiosques soient financés par le secteur public.

 

Ce modèle privatif ne fait-il pas reposer la gestion de l’eau sur les individus plutôt que sur les pouvoirs publics ?

Les pouvoirs publics sont impliqués. Certes, le système n’est pas assuré par des fonctionnaires mais des comités communaux sont associés à la gouvernance des kiosques. L’État est propriétaire des infrastructures qui sont gérées par les micro-entrepreneurs locaux : ce sont des minipartenariats public-privé.

Ce modèle est reconnu et plébiscité par le ministère du Développement rural à qui nous rendons des comptes. Nous travaillons pour soutenir l’action publique. À terme, nous aimerions que l’État cambodgien s’engage sur la ressource matérielle et déploie des kiosques à eau par lui-même. Nous nous mobilisons pour que cela intègre son agenda prioritaire. Un des objectifs finaux est le transfert de l’initiative à l’État, qui est déjà propriétaire des actifs.

 

Le modèle des kiosques à eau peut-il être dupliqué ?

En 2005, 1001 Fontaines fut l’un des premiers organismes à lancer le kiosque à eau. Depuis, cette solution a fait ses preuves et essaimé dans le monde entier. Il en existe une cinquantaine de types différents en Asie, dont dix à quinze en Inde, en Afrique et en Amérique latine. Ce modèle, encore peu connu, est déjà très puissant. Preuve en est : il a été beaucoup répliqué. Rien qu’au Cambodge, sept à huit acteurs de développement en ont implémenté, de nombreux petits entrepreneurs privés ont aussi acheté leur propre machine de traitement. C’est très encourageant.

Nous sommes convaincus que les systèmes d’accès à l’eau décentralisés sont les plus adaptés dans toute une partie des pays en développement.

Nous visons 10 millions de bénéficiaires en 2030, avec des modèles très localisés à Madagascar, au Viêt Nam, au Myanmar. Une adaptation est nécessaire à chaque pays, aux goûts, aux cultures et aux ressources disponibles localement. Au Cambodge, nous favorisons les sources de surface et nous nous appuyons sur le micro-entrepreneuriat, un levier très fort, la prévention et le marketing social. Au Myanmar, où les gens sont habitués à une eau très ferreuse, nous avons foré à 150 mètres de profondeur et travaillé avec les communautés locales de façon participative. À Madagascar, nous livrons dans des bidons jaunes, symboles de l’accès à l’eau en Afrique.

 

La crise du Covid-19 a-t-elle impacté la distribution d’eau ?

En pleine saison sèche, l’accès à l’eau pour le lavage des mains peut en effet poser problème et exacerber le risque sanitaire. Nous avons participé à la campagne d’information sur les gestes barrières via notre réseau de kiosques. 100 000 foyers ont reçu des tracts, 60 000 des SMS. De plus, nous avons travaillé avec les pouvoirs publics pour assurer la continuité de notre service.

 

La crise sanitaire a engendré une augmentation des volumes vendus. Nos homologues africains ont observé la même chose. Plusieurs explications : tout d’abord, un réflexe de stockage ; ensuite, les écoles étant fermées, la consommation des foyers augmente ; enfin, la santé occupe une large part des débats publics et les considérations sanitaires ont fait évoluer les habitudes dans la bonne direction. Les gens se focalisent sur les besoins essentiels, ce qui est une bonne chose.

 

Propos recueillis par Aurélie Darbouret

 

 

 

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