Les données sur les inégalités sont encore parcellaires. Véritable enjeu démocratique, l’amélioration de la mesure des inégalités permettrait de mieux guider les politiques publiques, de suivre leur impact et de donner aux citoyens le moyen de contrôler l’action des gouvernements.

Des manifestants poussent des charrettes chargées d'aide alimentaire dans la ville de Sidon, (sud du Liban) le 8 décembre 2019. Photo © Mahmoud ZAYYAT / AFP
Des manifestants poussent des charrettes chargées d'aide alimentaire dans la ville de Sidon, (sud du Liban) le 8 décembre 2019. Photo © Mahmoud ZAYYAT / AFP

Les inégalités ne font plus recette : autrefois acceptées comme un mal nécessaire à la croissance, le niveau d’inégalité actuel est aujourd’hui dénoncé par de nombreux experts académiques et des institutions financières dominantes comme le FMI et la Banque mondiale. Les inégalités extrêmes entravent la lutte contre la pauvreté et fracturent nos sociétés.

Derrière ce consensus apparent de plus en plus large, le débat fait pourtant rage sur la mesure des inégalités. Experts, politiques et militants s’affrontent à coups de données parfois perçues comme contradictoires. Les inégalités mondiales augmentent-elles ? Diminuent-elles ? En France, les riches sont-ils de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus contraints ?

Au-delà des faits bien établis selon lesquels les inégalités entre pays diminuent tandis que les inégalités au sein de nombreux pays augmentent, la réalité est la suivante : les données sur les inégalités restent encore aujourd’hui trop parcellaires. Il est temps de révolutionner notre approche et de sortir de l’âge préhistorique en matière de mesure des inégalités.

 

Un premier pas vers des politiques publiques plus justes

Comment mesurer correctement la richesse et sa distribution ? Aujourd’hui, face à la double crise du climat et des inégalités, le tableau de bord servant de boussole à nos politiques publiques reste fondé presque exclusivement sur des indicateurs de croissance moyenne. Ces indicateurs, au premier rang desquels figure le PIB, se concentrent sur l’évolution de la croissance de l’ensemble de la population. Ils ne permettent ni d’évaluer ses effets négatifs sur l’environnement et le climat, ni de dire clairement qui en bénéficie et qui y perd.

Face à l’impératif de transition énergétique et à la crise des inégalités, il est urgent de mettre en place des indicateurs robustes en matière de distribution des richesses pour s’assurer que la transition énergétique ne se fera pas sur le dos des plus vulnérables.

 

De quelle inégalité parle-t-on ?

Écart de patrimoine, de revenus primaires (avant impôts et transferts sociaux) ou de revenus disponibles (après impôts et transferts sociaux), il existe différentes manières de catégoriser les inégalités. Revenus et patrimoines recouvrent deux grilles de lecture différentes. L’analyse des revenus permet d’identifier la rémunération du travail et du capital, alors que l’analyse des écarts de patrimoine s’intéresse à l’accumulation de richesse, sa transmission à travers les générations. La seconde grille est particulièrement pertinente pour analyser la richesse en haut de la distribution.

En France, par exemple, les statistiques de l’INSEE montrent que l’écart entre le revenu primaire des 10 % les plus riches et des 10 % les plus pauvres augmente depuis 2010, tandis que l’écart de revenu disponible stagne. Notre système de redistribution corrige-t-il vraiment des inégalités de marché grandissantes ? Pas sûr, car ces inégalités de revenus ne prennent pas en compte le patrimoine amassé par les Français, notamment par les plus aisés. Entre 1998 et 2015, toujours selon l’INSEE, la part du patrimoine des 10 % les plus riches a augmenté de 113 %, pendant que celle des 10 % les plus pauvres reculait de 31 %.

 

 

Si elle permet une lecture plus fine que la moyenne ou la médiane, l’analyse des inégalités par déciles, autre méthode, comporte elle aussi des limites. Elle masque notamment l’évolution des richesses aux extrémités de la distribution. Les travaux du World Inequality Lab sur la base de données fiscales ont permis de proposer des évaluations de l’évolution des revenus et patrimoines des 1 % les plus riches beaucoup plus précises dans des dizaines de pays. Ainsi, en Côte d’Ivoire, les données du WID ont montré que les 1 % captaient 17 % des revenus, alors que les dernières estimations plaçaient ce niveau autour de 12 %.

En France, des travaux de recherches menés par des instituts indépendants comme l’OFCE ou l’IPP ont permis de réaliser des analyses de l’impact des politiques publiques en centiles, voire en millimes. Ils confirment le sentiment largement partagé de hausse des inégalités au sommet de la distribution suite aux récentes mesures fiscales du gouvernement, comme la transformation de l’ISF en IFI ou la mise en place du prélèvement forfaitaire unique, plus connu sous le nom de flat tax.

 

Un véritable enjeu démocratique

L’analyse comparative des inégalités nécessite ces différentes grilles de lecture. Mais les données indispensables pour mener une telle analyse sont trop souvent incomplètes : enquêtes sur la consommation des ménages, liasses fiscales (ensemble de déclarations fiscales remises par les professionnels ou les sociétés) et registre des actifs sont autant d’outils à renforcer pour permettre un réel changement dans ce domaine.

De meilleures données sur les inégalités sont impératives pour guider les politiques publiques, suivre leur impact et permettre aux citoyens de contrôler l’action de leurs gouvernements. Mieux mesurer les inégalités est un véritable enjeu démocratique ! L’irruption de nombreux mouvements de protestation contre les inégalités en France et dans le monde est un signe politique clair de la nécessité de mieux mesurer les politiques publiques à l’aune de leur impact sur les inégalités.

 

La France peut agir ici…

Si les travaux des chercheurs se heurtent à l’absence de données détaillées sur les revenus, la consommation et le patrimoine des ménages (particulièrement celui des plus riches), il est possible d’améliorer la mesure des inégalités en France. Mais il est aussi possible de pousser à l’adoption d’indicateurs comparatifs robustes au niveau international.

Cette amélioration demande un renforcement des enquêtes sur la consommation des ménages, l’utilisation des liasses fiscales anonymisées pour estimer l’impact des systèmes de redistribution sur les revenus, une plus grande transparence sur les actifs des hauts patrimoines et le renforcement des contrôles fiscaux, notamment sur les hauts patrimoines. En France, l’échantillon de l’enquête ERFS menée par l’INSEE pourrait ainsi être élargi pour affiner l’évaluation. Il serait également nécessaire de renforcer les audits fiscaux sur les hauts patrimoines afin d’évaluer correctement leurs richesses.

Ces meilleures données doivent permettre à la lutte contre les inégalités de devenir un axe transversal de nos politiques publiques, notamment par la mesure systématique de leur impact sur le pouvoir d’achat des Français·es. C’est le sens de l’appel d’ATD Quart Monde, Oxfam France, le Réseau Action Climat et le Secours catholique pour la mise en place par le gouvernement français d’un budget sensible aux inégalités, doté d’indicateurs évaluant l’impact des politiques publiques sur le pouvoir d’achat des 1 % les plus pauvres aux 1 % les plus riches.

 

La France, moteur de la lutte contre les inégalités à l’international

La lutte contre les inégalités étant un enjeu transnational, il est indispensable de disséminer des indicateurs robustes à travers le plus grand nombre de pays. De l’IDH aux ODD, en passant par les nouveaux indicateurs de richesses français, les indicateurs alternatifs au PIB émergent, même s’ils peinent à se démocratiser.

Pour porter une transformation par-delà les frontières, la France pourrait profiter de la prochaine révision du système de comptabilité nationale (SCN) des Nations unies pour demander la mise en place de comptes nationaux distributionnels (DINA en anglais) transformant des indicateurs standards de croissance moyenne en indicateurs de distribution des richesses. Un groupe de travail impliquant notamment des statisticiens de l’INSEE et des chercheurs du World Inequality Lab s’apprête d’ailleurs à formuler des propositions méthodologiques concrètes en ce sens.

La mise en place de tels indicateurs a un coût financier et exige de l’expertise. Mais, avant tout, cela demande de la volonté politique. La France pourrait, dès à présent, augmenter les financements pour renforcer les capacités des instituts de statistiques des pays étrangers via l’aide publique au développement. La cohérence de ses politiques y sera toutefois scrutée avec attention. Avec la transformation de l’ISF en IFI, la France s’est privée d’un outil de mesure extrêmement précis sur la fortune de ses milliardaires.

Plus que des beaux discours contre les inégalités ou contre le déni, notre meilleure arme, c’est une bonne boussole.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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