La deuxième édition des Ateliers de la pensée aura lieu à Dakar du 1er au 4 novembre 2017. Lancés en 2016 par Felwine Sarr, économiste et écrivain sénégalais, et Achille Mbembe, historien camerounais basé à Johannesburg, les Ateliers de la pensée ont ouvert un espace de débats et permettent de faire le point sur les réflexions qui animent l’Afrique. Felwine Sarr nous explique en quoi la seconde édition de ces Ateliers en renouvelle le fond et la forme.

Felwine Sarr, Economist & Writer. Photo : © Sylvain Cherkaoui
Felwine Sarr, Economist & Writer. Photo : © Sylvain Cherkaoui

Quels ont été les effets de la première édition de 2016 ?

Des publics différents ont manifesté un réel intérêt pour ces Ateliers de la pensée : jeunes, intellectuels et artistes, communauté afrodiasporique et tous ceux qui étaient un peu orphelins d’espace de débats et de vitalité sur des questions qui nous concernent tous. On a observé un engouement autour de l’idée de réunir sur le continent des gens d’horizons divers, ayant en commun le souci du continent africain. Cette idée de créer une vraie scène intellectuelle et artistique a résonné, sans doute parce qu’elle correspondait à une attente.

L’écho des Ateliers de la pensée tient à ce désir sous-jacent de voir prise en charge en Afrique la question de notre devenir, de savoir où nous voulons aller et quel vivre-ensemble promouvoir. Les termes de ce débat ne sont plus attendus exclusivement du dehors, ils doivent être posés en Afrique. Sans quoi nous ne serions que des consommateurs de pensées produites ailleurs sur nous.

 

« Condition planétaire et politique du vivant » : pourquoi ce thème pour les Ateliers de la pensée 2017 ?

Nous partons du constat que toutes les problématiques locales ont aujourd’hui des dimensions planétaires, qu’il s’agisse de l’économie, des migrations ou de l’écologie. Or, elles sont toujours pensées depuis un lieu ou une région, sans que nous fassions l’effort d’interroger cette façon de les envisager.

Les politiques du vivant, elles, portent sur l’espace et les relations qui se nouent entre les êtres humains, la matière et l’environnement qui nous accueille, et sans oublier que nous ne sommes pas seuls sur Terre. Il s’agit d’englober la nature et les éléments avec lesquels nous vivons, et de placer le vivant au cœur de la réflexion, à une époque où l’activité humaine a un impact significatif sur notre biotope.

 

Quels sous-thèmes seront abordés et qui seront les invités des Ateliers de la pensée 2017 ?

Plus d’une vingtaine d’axes thématiques vont structurer les débats : la décolonialité et la circulation des savoirs, les figures contemporaines du religieux, les formes urbaines, la nécessité de repenser la démocratie à l’aune des modèles politiques antécoloniaux, l’Afrique numérique, les cultures du renouveau, le statut des frontières ou encore le continent dans l’ordre géopolitique mondial.

Une attention particulière va être portée à la création contemporaine et au roman afrodiasporique du futur lors des Ateliers de la pensée 2017. Photographes, dramaturges et commissaires d’exposition viendront pour engager le dialogue. Seront notamment présents le cinéaste camerounais, basé à Berlin, Jean-Pierre Bekolo, les commissaires d’exposition Simon Njami, Marie-Ann Yemsi, Lionel Manga et Koyo Kouoh, le dramaturge burkinabé Étienne Minoungou, fondateur du festival Récréâtrales à Ouagadougou, et le photographe belgo-congolais Léonard Pongo.

Viendront d’Afrique anglophone Ntone Edjabe, fondateur camerounais de la revue panafricaine Chimurenga, Sabelo Ndlovu-Gatsheni, historien zimbabwéen qui enseigne à l’université d’Afrique du Sud à Pretoria, et la politologue rwandaise Olivia Rutazibwa, de l’université de Portsmouth (Grande-Bretagne). Cette dernière se penche, entre autres, sur la nécessité de repenser les rapports et relations internationales, notamment les formes de solidarité.

 

Vous proposez un regard qui n’est centré ni sur le sujet, ni sur la quête de vérité, en faisant place au tiers exclu. Pouvez-vous l’expliciter ?

L’idée est de repenser les sciences humaines en travaillant à des humanités globales qui incluraient tout le patrimoine cognitif, culturel et savant de l’humanité. Et pas seulement le débat tel qu’il a été posé par la Grèce antique et Rome.

La notion de tiers exclu exprime l’idée que celui qui produit le savoir, le sujet, est distinct de l’objet de son savoir. Les sciences exactes ont fait de la nature un objet, avec une réalité, ponctualisée, atomisée, disséquée et classée en portions infimes pour pouvoir l’appréhender. Cette démarche leur a été utile pour progresser.

Mais pour les sciences humaines et sociales, c’est plus difficile : la réalité sociale a une épaisseur telle qu’on ne peut pas « l’objectiver » comme on le fait en biologie ou en physique. Il s’agit alors de réinclure le tiers, de considérer que le sujet lui-même participe à la réalité qu’il veut décrypter, qu’il n’est pas en dehors de celle-ci et que sa position va déterminer son observation et ce qu’il peut savoir.

 

En termes diplomatiques, parlez-vous ici de décoloniser un savoir occidental encore très eurocentré ?

Le mot « décolonial » est intéressant car il est juste. Il comporte cette idée de lever des entraves. Il faudrait retirer la colonialité du savoir en interrogeant l’aspect eurocentré de l’anthropologie et de l’ethnologie, par exemple. Et surtout en élargissant le champ de la connaissance, notamment en accordant la place qu’elles méritent aux épistémologies pensées dans les autres géographies.

Cette proposition me paraît nécessaire mais pas suffisante. Il faut aller plus loin que cette dimension décoloniale qui risque de nous maintenir dans un antagonisme de schémas binaires. On peut s’intéresser aux autres formes de pensée. Par exemple, il s’agit d’explorer les formes non discursives du savoir, comme les pratiques artistiques (cinéma, photo, danse, peinture, installations, etc.) qui sont des manières sensibles d’appréhender le réel et qui nous en offrent une connaissance. Le fait qu’elles soient subjectives pose certes des problèmes méthodologiques, mais cela ne doit pas nous empêcher d’en tenir compte.

 

 

La décolonisation des perceptions de l’Afrique ne tarde-t-elle pas à se faire en zone francophone ?

Si, des résistances se manifestent et de vieux réflexes ont la vie dure dans l’ancienne métropole. Dans ses sphères académiques, cependant, ces questions progressent même s’il reste du chemin à faire.

Le processus est inéluctable : il va s’inscrire dans la temporalité d’une société en crise identitaire qui a du mal à se situer dans le monde. Politique de l’inimitié (La Découverte, Paris, 2016) d’Achille Mbembe le montre bien, de même que la polémique autour de l’Histoire mondiale de la France (Seuil, Paris, 2017), ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron. Un groupe réactionnaire récuse la mondialité de l’histoire de France mise en évidence par ce livre. Ces historiens auraient souhaité que seule une histoire franco-française soit racontée.

 

Votre volonté d’arrimer la réflexion sur le continent s’oppose-t-elle à l’universalisme défendu par le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne ?

Non, pas du tout. Revendiquer le fait d’être de quelque part ne signifie pas qu’on veuille exclure les autres ou s’inscrire hors de l’universalité. Ce débat est mal posé, d’où mon dernier essai Habiter le monde (Mémoires d’encrier, Montréal, 2017) dans lequel j’appelle à élargir le sentiment d’appartenance nationale ou continentale.

D’ailleurs, lors de la troisième édition des Ateliers de la pensée, plus de penseurs et d’artistes d’Asie et d’Amérique latine et des mondes indiens et européens seront invités. Le but est que les Ateliers de la pensée deviennent une plateforme où l’on pose différents regards sur le monde à construire.

 

Qu’attendez-vous de cette seconde édition des Ateliers de la pensée ?

Les Ateliers de la pensée doivent ancrer un espace de débat ouvert en Afrique. Un espace qui nous permette de faire le point sur les travaux des uns et des autres comme sur les dynamiques en cours et le monde à faire ensemble. Notre objectif est de faire circuler des problématiques qui ont besoin d’être prises en charge de manière à la fois sensible et intellectuelle.

Par exemple, quelles sont les finalités de l’économie ? Est-ce le bien-être du plus grand nombre ? Ou peut-être la valeur du travail, voire celle du temps ? Comment penser la démographie, le nombre, les circulations dans un contexte de vieillissement du monde ? Autant de questions qui font débat et appellent des réponses.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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