La Fondation Bill et Melinda Gates est l’une des plus importantes organisations philanthropiques des États-Unis. Elle développe une approche pragmatique de lutte contre les maladies infectieuses en plaidant pour la « réinvention » des toilettes. Outre son soutien financier à la recherche de solutions innovantes, la Fondation milite pour un modèle non collectif d’assainissement sans égouts, autonome et rentable. Quelles sont les alternatives bon marché et autonomes au modèle occidental de toilettes ?

Doulaye Koné explique la quête de solutions concrètes menée par la Fondation Bill et Melinda Gates.

Quelle est la part de l’eau et de l’assainissement dans les activités de la Fondation Gates ?

En 2016, le secteur de l’eau et de l’assainissement représentait 110 millions de dollars d’activités, soit 5 % de notre programme Développement global. Précisons que nous n’avons pas la même vocation que les bailleurs de fonds : nous ne finançons pas d’infrastructures.

Notre rôle est d’innover dans des domaines qui peuvent ensuite faciliter la mise en œuvre de programmes à très grande échelle que les autres acteurs du développement peuvent porter. Nous cherchons à créer des chemins vers de nouvelles solutions, en en réduisant les risques.

 

Pourquoi l’assainissement est-il prioritaire pour vous ?

J’ai moi-même grandi en Côte d’Ivoire avant d’étudier l’ingénierie sanitaire à l’étranger. Il est difficile de rester indifférent quand on vient de communautés où les enfants meurent de maladies faciles à prévenir. Selon les Nations unies, 1 milliard des 4,5 milliards d’humains sur la planète doit encore aller dans la nature pour se soulager. C’est ahurissant !

Les conséquences en termes de mortalité infantile sont énormes : entre 500 000 et 800 000  enfants de moins de cinq ans meurent chaque année. Sur le plan économique, l’Inde a chiffré les pertes induites par cette situation à 5 % de son PIB annuel, soit 100 milliards de dollars par an.

Quand on parcourt les pays en développement, on constate que la majorité des populations utilisent des solutions d’assainissement non collectif, notamment des latrines avec des fosses septiques. Or l’attention des développeurs se porte souvent sur l’assainissement collectif, modèle qui prévaut dans les pays développés.

 

Pourquoi ce modèle n’est-il pas forcément à suivre ?

Une seule solution ne peut pas prévaloir partout. Le système de chasse d’eau avec égouts, traitement et rejet en milieu naturel coûte très cher !

Par ailleurs, on peut remettre en question les quantités d’énergie dépensées pour apporter de l’eau potable dans les foyers et ensuite la purifier. Rappelons d’ailleurs que de l’eau propre à la consommation part en partie dans les toilettes ! Le bilan énergétique du cycle de l’eau destiné à l’assainissement en milieu urbain peut sembler aberrant.

On ne peut pas demander à tous les pays de répliquer ce modèle qui demande des infrastructures et des moyens financiers conséquents. Différentes alternatives peuvent offrir cette même qualité de service à tous. C’est pourquoi la Fondation Bill et Melinda Gates finance le développement de technologies qui permettent de recycler la matière fécale en énergie tout en offrant le même confort qu’un cabinet de toilette avec chasse d’eau. Et cela, dans le cadre de l’appel pour la réinvention des toilettes que nous avons lancé en 2011.

Quand on ne peut pas avoir de W.C. à siège avec chasse d’eau, on dispose souvent de latrines, sans confort pour les femmes, avec des insectes et des fosses septiques dont on ne sait que faire. Il n’existe pas beaucoup de choix. On essaie donc d’amener l’industrie à trouver de nouvelles solutions technologiques. De grands groupes se réunissent pour essayer de définir les caractéristiques de ces toilettes et en faire des références internationales. Nous avons octroyé des dons à 16 chercheurs dans le monde pour qu’ils inventent des toilettes de nouvelle génération. Les objectifs ? Recycler les matières fécales sans connexion aux réseaux d’eau et d’électricité pour un coût de moins de 5 centimes de dollars par jour et par utilisateur. En 2013, nous avons ainsi investi 5 millions de dollars en Chine pour ce programme de recherche. Nous agissons aussi en Inde en partenariat avec le ministère des Sciences et de la technologie.

 

 

Quels sont les projets que vous soutenez en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne ?

Dans ces deux zones, nous travaillons dans le cadre d’une approche plus classique avec les autres acteurs du développement pour améliorer l’existant, c’est-à-dire les latrines qui nécessitent un service de qualité avec camions de vidange et traitement. Cette approche prévaut au Sénégal, en Afrique du Sud ou encore en Ouganda. Dans ces pays, nous travaillons avec les municipalités et les sociétés des eaux pour retirer la matière fécale, la transporter et la traiter. C’est une chaîne qui implique le secteur public comme les opérateurs privés. Ce modèle fonctionne. Toute personne qui entre sur ce marché apportera une plus-value. Nous voulons démontrer que l’assainissement n’est pas un investissement à perte !

Le travail accompli par l’Office national de l’assainissement du Sénégal (ONAS) est un exemple de succès. Le projet pilote a été monté en 2014 soutenu par la Fondation à hauteur de 8 milliards de francs CFA. Le but était de prouver que l’assainissement non collectif peut être organisé en service marchand sans recours aux nouvelles technologies. Le programme a démarré dans les quartiers défavorisés de Pikine et Guédiawaye, deux districts parmi les plus peuplés en grande banlieue de Dakar. Les toilettes y ont été vidangés car ils représentaient un risque sanitaire et posaient un problème de salubrité publique.

Les prestataires de service ont pris le relais du service public. Ils vidangent les fosses septiques de ces quartiers, puis en transportent les boues dans des usines de retraitement gérées par des industriels privés depuis 2012 et génératrices de profits. Les coûts des prestations ont baissé et les banques commerciales commencent à prêter au secteur privé pour le développement de ces activités. Un accord a été signé avec l’AFD pour accompagner cette démarche à plus grande échelle au Sénégal.

En Inde, le Premier ministre a fait de l’assainissement une grande priorité nationale. Notre rôle y est alors d’accompagner l’administration et les acteurs du secteur à différents niveaux. Avec le gouvernement fédéral, nous travaillons à la bonne formulation des politiques publiques afin que les États fédérés développent des politiques bien ciblées, ce qui est le cas dans une vingtaine d’entre eux. Dans le Tamil Nadu ou l’Andhra Pradesh, États dans lesquels nous sommes présents, nous travaillons avec le secteur privé pour trouver des solutions que l’on présente à l’autorité publique ou, à l’inverse, avec le gouvernement local pour structurer l’offre de service et des demandes de financements.

L’Afrique du Sud donne elle aussi l’exemple avec une politique nationale adoptée en 2016 et qui reconnaît l’assainissement non collectif comme secteur prioritaire d’investissement.

 

Pourquoi « la construction d’une demande pour l’assainissement » fait-elle partie de vos priorités ?

Les gens n’utilisent pas toujours les toilettes qui sont construites pour eux par des partenaires extérieurs pour toute une série de raisons. Parfois, pour des questions culturelles, on ne se sent pas à l’aise dans un endroit confiné ou alors les technologies installées ne sont pas adaptées aux usages. Il faut proposer des produits que les communautés sont susceptibles de s’approprier. Le plus gros challenge, cependant, porte sur l’élaboration de politiques publiques efficaces.

Tout le système d’assainissement occidental repose sur l’idée que l’eau est renouvelée. Or celle-ci devient une ressource économique qui n’est pas toujours disponible. De ce point de vue, l’assainissement autonome représente une bonne opportunité d’économiser de l’eau et fait le lien avec le changement climatique.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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