Samir Aita, président du Cercle des économistes arabes, revient sur l’étude conjointe du HCR et de la Banque mondiale et défend la nécessité de développer le Liban et la Jordanie pour faire face à la crise des migrants syriens.

Syrian refugees - Photo credit: EU/ECHO/Caroline Gluck
Syrian refugees - Photo credit: EU/ECHO/Caroline Gluck

Président du Cercle des économistes arabes, association créée en 2008 à Paris, qui regroupe des profils variés d’experts, Samir Aita, franco-syrien, suit la crise syrienne et l’évolution économique du monde arabe, en gardant œil sur la justice sociale. Son association participe aux conférences et forum sur la crise des migrants syriens. Il apporte un regard à la fois critique et éclairé sur les débats en cours sur la question syrienne.

Qu’avez-vous retiré de l’étude conjointe du HCR et de la Banque mondiale publiée en février sur la nécessité de développer la Jordanie et le Liban pour faire face à la crise des migrants ?

La Banque mondiale commence à lancer des réflexions six ans après la crise. Ce délai de six ans est un peu surprenant. Par ailleurs, la plus forte croissance de migrants s’est faite en Turquie ces deux dernières années. Pourquoi alors parler uniquement maintenant de la Jordanie et du Liban ? Le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-Moon et le président de la Banque mondiale se sont rendus au Liban pour évoquer l’intégration des réfugiés dans ce pays. Le sujet, éminemment politique, mérite plus qu’une approche technique, qui reste partielle.

L’étude de la Banque mondiale comporte deux documents. D’abord, il y a les résultats d’une enquête basée sur les données recueillies essentiellement en Jordanie, et peu au Liban, alors que tout le monde sait que les données pour ce pays existent. On se demande pourquoi les résultats du Liban ne sont pas présentés, alors que l’aide humanitaire a participé pour un point à la croissance économique de ce pays. Le chapitre qui traite des raisons de la crise en Syrie insiste sur des phénomènes naturels tels que la sécheresse. Or le problème principal tient aux politiques économiques menées en Syrie depuis une décennie avec les conseils de la Banque mondiale.

Ensuite, il y a les propositions. Et des idées comme la hausse du salaire minimum sont évoquées. Or qui se soucie réellement du salaire minimum quand le travail reste essentiellement informel ? Bref, c’est à la fois trop tard et trop peu consistant pour une campagne politique qui a des dimensions bien plus larges que le cadre du rapport. Les propositions principales manquent d’ancrage dans le réel. On est loin de quelque chose qui permette de réfléchir à des mécanismes de fin de crise.

 

 

Pourquoi la sécheresse est-elle invoquée pour expliquer la crise des migrants ?

Car les réfugiés étaient initialement, pour une bonne partie, des déplacés intérieurs de la Syrie, soi-disant à cause de la sécheresse. En fait, la vague la plus importante de migration rurale-urbaine a eu lieu en 2003 et 2004, depuis le nord-est de la Syrie, entre l’Euphrate et le Tigre, à cause des politiques publiques lancées par le gouvernement, et notamment l’abandon par l’État de son rôle historique dans la régulation de l’eau et de l’agriculture. La région a toujours été sujette à un climat capricieux, à raison de six années de sécheresse pour une année de pluie. C’est justement pour réguler ce phénomène que l’État est apparu dans l’histoire sur les bords de l’Euphrate, afin de réguler l’utilisation de l’eau, ressource rare, et de gérer les années d’abondance en prévision des années de pénurie. Le fait que la puissance publique abandonne ce rôle a été une catastrophe. Auparavant, quiconque creusait un puits non autorisé se retrouvait avec un déploiement immédiat de l’armée sur ses terres. Le président Bachar el Assad a fermé les yeux sur le forage de puits dans cette région. Du coup, les puissants ont creusé, la nappe phréatique s’est effondrée et les moins nantis se sont retrouvés à sec, puisqu’ils n’avaient pas les moyens de creuser plus profond et de pomper l’eau. La sécheresse n’est venue qu’en 2007-08 dans une région déjà mise à mal par cette politique en 2003-04. Et de ces régions dévastées sont nés Daesh et Al Nosra en Syrie.

 

Y a-t-il un risque de voir la population migrante syrienne se radicaliser ?

Oui et non. Le pourcentage des Syriens radicalisés est très faible au Liban et en Jordanie. Le sectarisme n’est fort que dans quelques rares endroits comme l’immense ville d’accueil d’Ersal au Liban, dans les hauteurs au-dessus de la plaine de la Bekaa, caractérisées par le non-droit et la contrebande depuis longtemps. Cette zone de trafics et d’extrémisme s’est agrandie avec la crise des réfugiés syriens.

 

 

Vous participez à la réunion de printemps organisée à Washington par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), avec d’autres instances de la société civile. Sur quels points allez-vous insister lors de cette réunion ?

Tout d’abord, sur des données élémentaires dont les analyses ne tiennent pas compte. Il y avait avant les événements une population syrienne migratoire circulaire au Liban. Au minimum, 300 000 Syriens travaillaient sur des chantiers et dans les champs. Ces travailleurs saisonniers ont sans doute fait venir leurs familles avec la guerre. À raison de cinq personnes par famille, on arrive facilement à 1,5 million de Syriens au Liban. Il s’agit d’un angle important pour l’analyse de l’intégration économique des réfugiés. On n’en parle pas.

Le rapport de la Banque mondiale et du HCR omettent les données des réfugiés du camp de Zaatari en Jordanie, plus de 80 000 personnes qui vivent dans des conditions critiques. Les autres réfugiés syriens en Jordanie ont des liens familiaux et se sont intégrés dans la société. Sur un tout autre niveau, comment veut-on intégrer économiquement des Syriens s’ils ne peuvent pas, à cause des sanctions, ouvrir un compte bancaire ? L’analyse omet donc ces réalités simples, qui concernent un grand nombre de personnes.

 

 

Allez-vous formuler des propositions ?

Oui, on insiste auprès de la Banque mondiale et du FMI sur deux idées majeures. La première, c’est que la reconstruction de la Syrie ne va pas se faire sans le Liban et la Jordanie. Il faut l’envisager comme un projet basé sur un partenariat étroit entre les trois pays. La plupart des réfugiés se trouvent dans des régions mal développées au Liban et en Jordanie, qui manquent d’infrastructures. Elles aussi ont besoin d’un programme de reconstruction. Il faut penser à une approche de coopération régionale entre les régions d’accueil actuelles et les régions d’origine des migrants.

Du point de vue du monde des affaires, l’interpénétration évidente des secteurs privés des trois pays doit être prise en compte par les donateurs et les pouvoirs publics. Qu’on le veuille ou on, les banques syriennes privées sont pour la plupart des filiales de banques libanaises ou jordaniennes. Il faut que les institutions internationales œuvrent pour une démarche commune de la reconstruction, permettant de concevoir différemment la gestion de la période qui va aller jusqu’au retour des migrants et la reconstruction. Il faut penser la reconstruction à travers une approche de coopération régionale entre les régions d’accueil actuel et les régions d’origine des migrants : il s’agit parfois des mêmes familles, des mêmes gens. Cela vaut aussi pour la partie frontalière de l’Irak avec la Syrie, moins pour la Turquie.

Cette anecdote en dit long sur l’état d’esprit qui peut prévaloir : un jeune libanais me dit qu’il veut faire HEC pour devenir consultant, mais il ne sait pas très bien dans quel domaine. « Après cinq ans en France, je vais revenir au Liban pour reconstruire la Syrie », me dit-il, alors qu’il ne connaît pas la Syrie et ne parle pas bien l’arabe. Les entreprises de sa famille visent déjà ce marché. En Jordanie et au Liban, on anticipe déjà la reconstruction syrienne.

La reconstruction régionale peut démarrer tout de suite dans les zones où sont installés les réfugiés. Elle doit servir d’exemple précurseur pour la reconstruction de la Syrie.

Second point : le respect du droit des personnes. Si l’on veut pousser quelqu’un au retour, mieux vaut des incitations que des portes fermées et des mesures coercitives. Les gens qui travaillent dans l’agriculture vont rentrer en Syrie, ils le font déjà. Quand un médecin part de la Syrie, il fait partir avec lui 10 000 personnes, ses clients. Idem pour les enseignants. Les pouvoirs publics et la communauté internationale doivent mener des actions particulières pour que ces professionnels retournent en Syrie. Les médecins syriens en Jordanie et au Liban ne peuvent pas exercer. Il faut les laisser travailler auprès des réfugiés qui ont des besoins énormes, et ne pas les inciter à partir plus loin, à aller en Europe. Il manque une pensée basée sur les droits de l’homme et des droits économiques et sociaux, une approche plus constructive que la décision européenne qui veut que la Grèce fasse retourner tous les migrants en Turquie – ce qui pose d’ailleurs des problèmes à la Grèce comme à la Turquie, sur le plan du droit d’asile comme de l’aide humanitaire.

Il faut aussi imaginer comment faire passer l’aide humanitaire à l’intérieur de la Syrie pour inciter les gens à ne pas partir. Cela passe par la levée des sanctions économiques qui ne servent qu’à appauvrir les plus faibles. Le seul fait que les réfugiés ne puissent pas ouvrir un compte les pénalise lourdement. Il faut rendre les politiques plus cohérentes, entre l’intérieur et le voisinage de la Syrie.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

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