A l’approche de la Conférence de Paris sur le climat (COP 21), les discussions se font de plus en plus vives sur la responsabilité du secteur privé face aux changements climatiques. Le secteur privé est-il vraiment un acteur engagé pour changer la trajectoire de développement de nos économies ? Entretien avec l’ancien directeur des relations institutionnelles internationales d’Electricité de France (EDF), François Georges. Ancien conseiller « senior » du groupe des Nations unies Global Compact en 2008 sur les principes de lutte contre la corruption, il est aujourd’hui  secrétaire général du comité français de la Chambre de commerce Internationale (ICC France).

Business & Climate Summit - Paris 2015 © Ministerio del Ambiente
Business & Climate Summit - Paris 2015 © Ministerio del Ambiente

Le secteur privé est toujours suspect de tenir un double langage sur l’environnement, plus soucieux de son image que des changements climatiques… Que répondez-vous à ces accusations de « greenwashing » ?

En tant que porte-parole des entreprises au niveau mondial, la Chambre de commerce internationale peut vous assurer que ses membres sont engagés concrètement dans lutte contre le changement climatique depuis de nombreuses années. Ils ont déjà largement investi dans des technologies propres, comme le démontre le développement rapide des équipements éoliens et solaires, notamment en France. Comme cela a été mis en évidence lors du récent Business and Climate Summit en mai 2015 à Paris, le passage d’une économie très carbonée à une économie bas carbone répond à l’intérêt bien compris des entreprises et constitue autant d’opportunités de croissance avec, à la clé, la création de  nombreux emplois.

 

Les entreprises ont elles la pleine conscience des enjeux de long terme liés au climat ?

Il est faux de penser que la stratégie des entreprises est focalisée sur le court terme. Les secteurs de l’énergie et des mines, par exemple, nécessitent des investissements très lourds qui imposent une vision de long terme. De nombreuses entreprises sont conscientes de la nécessité de réduire et d’éliminer définitivement les émissions de gaz à effet de serre et ont pris des engagements dans ce sens, sous réserve de la mise en place par les gouvernements d’un cadre règlementaire clair, stable et prévisible.

 

Il ne s’agit pas seulement de la responsabilité sociale des entreprises, mais d’un réel souci des questions environnementales ?

Les deux sont complémentaires. J’en profite pour vous signaler que la Chambre de Commerce Internationale vient d’adopter une nouvelle Charte du développement durable pour aider les entreprises, particulièrement les PME, à mettre en place une stratégie et des actions dans ce domaine, à commencer par la sensibilisation de son personnel aux enjeux de la planète qu’ils soient sociaux et environnementaux. Clean business is good business, comme on dit en anglais. On peut très bien développer des activités propres rentables en conciliant contraintes environnementales et progrès social ainsi que les intérêts des différentes parties prenantes : employés, actionnaires, clients et citoyens. On peut citer l’exemple d’entreprises françaises comme Schneider et Electricité de France (EDF) qui se sont engagées dans des projets pour donner l’accès à l’électricité aux populations rurales d’Afrique subsaharienne à partir d’énergies renouvelables. Je rappelle que l’essentiel des investissements et de l’innovation technologique nécessaires à la lutte contre le changement climatique vienne et viendront des entreprises, source de création de valeurs et d’emplois.

 

L’approche conflictuelle entre travail et capital bloque-t-elle les avancées possibles vers une société plus respectueuse de l’environnement ?

Il faut arrêter d’opposer en permanence capital et travail. Sans les entreprises qui investissent et créent de la valeur, il n’y aurait pas d’emplois pérennes. L’exemple de la France est intéressant, et ce n’est pas uniquement parce qu’elle va abriter la COP 21 cette année. Ainsi la loi sur la transition énergétique va dans le bon sens, elle repose sur un dialogue constructif entre entreprises, syndicats et société civile qui a permis d’élaborer un texte consensuel.

 

Quels sont les modèles étrangers qui s’offrent à la France, notamment au secteur privé ?

Nous n’avons pas à rougir de ce que font les entreprises françaises, en particulier les grands groupes très engagés dans cette bataille. Il existe dans les pays du nord de l’Europe une meilleure acceptation des entreprises et de leur rôle positif. Je tiens aussi à souligner le comportement de la Chine, recordman du monde des émissions de gaz à effet de serre qui fait beaucoup plus d’efforts qu’on ne le pense pour réduire son empreinte carbone. Elle a par exemple investi 90 milliards de dollars dans les énergies renouvelables en 2014 et réduit, pour la première fois, sa consommation de charbon entre 2013 et 2014. Mais il serait naïf de penser que l’on puisse du jour au lendemain se passer du charbon et du pétrole dans le monde alors que ces deux énergies primaires représentent environ 60% du mix énergétique.

 

Quid de la proposition des stranded assets, la fermeture d’actifs dans le secteur des mines pour limiter l’exploitation du gaz, du pétrole ou du charbon ?

Sur ces sujets, la puissance publique doit prendre les bonnes décisions. En fonction des conséquences négatives pour l’emploi, il faut examiner la façon de reconvertir ce secteur d’activité.

Un autre exemple de comportement vertueux est celui du groupe Ikea qui s’est engagé sur zéro émission de CO2 en 2030 et le groupe Air France-KLM, pionnier dans l’utilisation des biocarburants pour ses moteurs d’avion.

 

Le lobby pétrolier entrave-t-il les évolutions vers la transition énergétique ?

Dans ce qu’on appelle le lobby pétrolier, je vois deux types d’acteurs. D’une part, les pays qui détiennent les ressources. Ils ne se comportent pas tous de la même manière. Par exemple, l’Arabie Saoudite ou l’Algérie, dont les économies sont toujours très dépendantes de l’exploitation du gaz et du pétrole, pourraient suivre l’exemple des Emirats arabes unis (EAU), qui ont décidé de réduire leur dépendance de l’exploitation des hydrocarbures  et ont déjà diversifié leur économie en se développant dans les activités de services. Ce type de pays pourrait se montrer assez défensif lors des négociations à Paris en décembre. D’autre part, on trouve les opérateurs des ressources pétrolières, de grandes entreprises qui ne suivent pas toutes non plus les mêmes stratégies. Prenons l’exemple de Total, un groupe français qui a décidé d’arrêter d’investir dans le charbon et de faire évoluer son Business Model en prenant le virage des énergies renouvelables. C’est aujourd’hui le deuxième producteur mondial d’équipements solaires.

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