Comment aider Le Liban à se relever du terrible traumatisme de l’explosion du 4 août dans un contexte de crise politique aiguë et d’effondrement du système bancaire ?

Un manifestant libanais lors du premier anniversaire d'un mouvement national de protestation antigouvernementale, dans la capitale Beyrouth, le 17 octobre 2020 (Photo par ANWAR AMRO / AFP).
Un manifestant libanais lors du premier anniversaire d'un mouvement national de protestation antigouvernementale, dans la capitale Beyrouth, le 17 octobre 2020 (Photo par ANWAR AMRO / AFP).

L’explosion du 4 août dans le port de Beyrouth ne cesse de mobiliser la solidarité internationale. L’élan est à la mesure de la gravité de la catastrophe, l’une des déflagrations les plus puissantes de l’histoire, si l’on exclut les bombes nucléaires et les cataclysmes naturels. Cet élan bute toutefois sur la déliquescence des structures étatiques libanaises qui est, elle-même, la cause principale de l’explosion et pose la question des modalités possibles de l’aide au Liban.

En permettant l’entreposage de telles quantités de nitrate d’ammonium sans aucune mesure de sécurité, les diverses autorités ont fait preuve, pour le moins, de négligence criminelle. Leur inertie face à la gravité des crises successives qui frappent le Liban est tout aussi lourde de conséquences. Et il est désormais admis dans le discours public que la structure du pouvoir libanais, fondé sur un système communautaire, n’est pas compatible avec les exigences d’un État moderne, dont la mission est de servir l’intérêt général. En particulier quand l’ensemble de la société libanaise est menacé par les bouleversements dus à la crise économique et financière qui a éclaté à l’automne 2019.

 

Au Liban, une situation socio-économique extrêmement grave

Le traumatisme de la destruction d’une partie de Beyrouth et les enjeux de sa reconstruction s’ajoutent en effet à une situation déjà extrêmement grave. La liste est longue :

  • appauvrissement généralisé dû au cercle vicieux de la dévaluation et de l’hyperinflation ;
  • destruction de ce qui reste du tissu productif libanais : l’agriculture et l’industrie représentaient moins de 11 % du PIB avant la crise ;
  • amplification des inégalités dans une société qui était déjà aux premiers rangs mondiaux en la matière ;
  • faillite du système financier qui anéantit l’épargne accumulée dans les banques ;
  • accélération de l’émigration qui vide le pays de son capital humain : selon une récente étude, le Liban arrive en tête des pays dont les jeunes de 18-24 ans veulent émigrer. 77 % de candidats au départ sont dans cette tranche d’âge, sachant que le sondage a été réalisé en 2019 et que la situation s’est nettement détériorée depuis.

 

 

Cette inertie politique a poussé Emmanuel Macron à déclarer ouvertement vouloir contourner l’État libanais, accaparé par « des forces politiques libanaises [qui] ont fait le choix de privilégier leurs intérêts partisans et individuels au détriment de l’intérêt général du pays » afin de servir directement le « peuple libanais ». Le président français se propose de coordonner l’aide internationale à travers une conférence prévue en novembre à Paris.

« Nous répondrons aux besoins de santé, d’éducation, de logement, d’alimentation, au bénéfice direct de la population par le seul truchement des organisations non gouvernementales de terrain et des agences des Nations unies », avait déclaré Emmanuel Macron à Paris, fin septembre.

 

Une société libanaise devenue extrêmement vulnérable

Cette déclaration repose sur l’idée que le devoir d’assistance humanitaire prime sur toute autre considération. Elle est accueillie favorablement à ce titre par tous ceux qui sont dans le besoin. C’est le cas des écoles qui peinent, les parents n’ayant plus les moyens de payer les frais de scolarité dans un pays où plus de la moitié de l’enseignement est assurée par le privé.

C’est aussi celui des hôpitaux qui sont confrontés à l’hémorragie du personnel médical et soignant, à la rupture des circuits d’approvisionnement en fournitures médicales… sans parler des défis liés à la pandémie de Covid-19. Il y a aussi les victimes de l’explosion du port qui n’ont pas les moyens de reconstruire leur logement, les nouveaux pauvres qui n’ont plus la possibilité parfois de se nourrir à leur faim, etc.

Tous ces besoins montrent, en creux, à quel point la société libanaise est devenue vulnérable, un pays pour lequel on organise des collectes de fonds et des concerts caritatifs. Elle est passée en quelques mois du statut d’économie à revenus intermédiaires – autour de 9 000 dollars par habitant – à la catégorie la plus pauvre, où le désespoir pousse des candidats à l’émigration à risquer leur vie en mer dans des embarcations de fortune.

 

Principal défi de l’aide : maintenir la logique de la conditionnalité

Face à cette déliquescence accélérée, le principal défi de l’aide au Liban est de maintenir la logique de la conditionnalité. Quelle que soit l’urgence, il est indispensable d’avoir conscience des risques de l’approche humanitaire dès lors que, sous prétexte de contourner des pouvoirs en place, elle contribue à les conforter, du seul fait d’atténuer le poids de leur responsabilité en fournissant des services de substitution. L’enjeu est d’alimenter le moins possible les circuits clientélistes de l’oligarchie politico-financière au pouvoir au Liban qui sont très sophistiqués. La conditionnalité est aussi essentielle pour tout projet de financement d’infrastructures – dans la logique de la conférence CEDRE organisée à Paris en 2018.

Aucun prêt ne peut être consenti au Liban tant que les conditions de la stabilisation macroéconomique du pays ne sont pas réunies – ce qui passe nécessairement par une restructuration des dettes publiques et privées, mais aussi des finances publiques et la restructuration du secteur bancaire. Jusqu’à présent, le Fonds monétaire international, à qui ce type de programmes sont généralement confiés en échange d’une injection de liquidités, a refusé l’approche de l’oligarchie libanaise. Celle-ci ne désespère toujours pas d’obtenir compensation des pertes à travers l’accaparement des actifs fonciers de l’État : la principale demande des banques est de regrouper ces derniers dans un fonds afin de compenser la perte de valeur des obligations souveraines qu’elles détiennent dans leur bilan.

Si même le FMI, pourtant peu réputé pour ses penchants sociaux, fronce des sourcils, c’est bien que les choix effectués jusque-là par les autorités libanaises sont inédits tant ils sont inéquitables : ils allouent les pertes aux déposants, obligés de subir des décotes d’au moins 50 % sur leur épargne, tout en protégeant les actionnaires des banques ; ils font porter les poids de l’ajustement à la population à travers une dévaluation brutale au lieu d’actionner tous les leviers de la politique budgétaire et monétaire.

 

Aide internationale : comment prêter hors plan de restructuration des dettes ?

Comment, dans un tel contexte, prêter de l’argent pour le moindre projet malgré l’immensité des besoins ? L’exemple du programme d’assistance en cash de la Banque mondiale est symptomatique : l’organisation internationale dispose d’une enveloppe de 200 millions de dollars pour financer un « filet social » afin de lutter contre l’extrême pauvreté au Liban. L’assistance devant être fournie à chaque bénéficiaire en livres libanaises, se pose la question du taux de change applicable. Convertir les montants concernés au taux effectif (autour de 9 000 livres pour un dollar fin octobre) reviendrait à officialiser la dévaluation. Appliquer l’un des taux officiels pratiqués par la Banque du Liban équivaudrait à allouer la différence entre le taux effectif et le taux pratiqué au renflouement des avoirs extérieurs de la Banque centrale.

Une telle option ne peut être envisagée sans plan national d’allocation de ces avoirs en devises, sachant que la position nette de la Banque du Liban est négative, les pertes se chiffrant en dizaines de milliards de dollars. Et que l’allocation de ces devises restantes est laissée à la seule discrétion du gouverneur de la Banque centrale : un an après l’éclatement de la crise financière, aucune loi sur les contrôles de capitaux n’a encore été adoptée. Enfin, comment envisager de faire peser sur les contribuables la charge du remboursement d’un tel prêt sans aucune visibilité quant à la soutenabilité de la dette publique ?

 

Quel taux de change appliquer pour les dons ?

L’acheminement des dons aux ONG pose lui aussi la question du taux de change dès lors que l’assistance n’est pas fournie en nature – sachant que les défis en termes de logistique et de lutte contre la corruption dans ce type d’assistance sont nombreux aussi. L’enjeu est de s’assurer que les bénéficiaires reçoivent bien la valeur effective des dons qui leur sont attribués, et non pas une contre-valeur en livres libanaises bien inférieure (la moitié dans le meilleur des cas).

Le seul moyen disponible à ce stade est, pour les ONG locales, d’encaisser les montants considérés en numéraire, autrement dit en dollars. Un service fourni par de nombreuses banques, transformées de facto en pourvoyeuses de billets verts, à défaut de pouvoir assumer la fonction d’intermédiation qui est leur raison d’être. Les sommes concernées se chiffrent à ce stade en centaines de milliers, voire en millions de dollars. Mais il est possible qu’elles atteignent des dizaines de millions de dollars dans les prochains mois.

Les conséquences de cette situation sont multiples et encore difficiles à évaluer : au-delà de l’allègement immédiat des besoins de la population aidée, l’affectation de ces devises continue d’alimenter les déséquilibres structurels de l’économie libanaise tant que rien n’est fait pour relancer les outils de production.

L’injection de devises entretient, en outre, des circuits de rente – dont les ONG deviennent l’un des principaux circuits de distribution, un certain nombre d’entre elles faisant d’ailleurs partie intégrante du système communautaire. Et elle contribue à la transformation inéluctable du Liban en économie du « cash », c’est-à-dire sans aucune capacité d’encadrement par des structures étatiques.

Dans ces conditions de désagrégation accélérée du tissu social libanais, le principal défi de l’aide au Liban est, au-delà de filets strictement humanitaires, de contribuer à rebâtir les structures économiques et sociales sur lesquelles pourra s’appuyer toute future entreprise de reconstruction. Que ce soient les initiatives dans les secteurs productifs (notamment l’agriculture), la réinvention de syndicats, la création de nouveaux médias, les projets pilotes des collectifs qui proposent de nouveaux modèles énergétiques, une nouvelle vision de la santé, du logement, des transports publics, les pistes sont multiples. Aucune aide toutefois ne pourra être réellement efficace en l’absence d’État. Or ce défi-là est politique et relève des Libanais eux-mêmes avant tout.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda