Une décennie après The Bottom Billion, Paul Collier, économiste britannique, ancien directeur de recherche à la Banque mondiale et pionnier de l’économie des conflits nous parle de son récent rapport sur les fragilités.

Près de 800 millions de personnes vivent encore avec moins de 1,90 dollar par jour. Diriez-vous que la situation s’est améliorée en termes de pauvreté, de sécurité et de gouvernance ?

Pas vraiment. Ce qui se passe, c’est que les pays qui étaient sur la bonne voie ont fait beaucoup de progrès. Mais beaucoup de pays parmi les moins avancés sont encore en grande difficulté, voire plus qu’auparavant. J’ai travaillé en République centrafricaine, en 2002 et 2003 et la situation semble y avoir empiré depuis quinze ans. Même chose au Mali. L’Afrique sahélienne est certainement aussi fragile qu’elle l’était auparavant, si ce n’est plus. Et la situation en Afghanistan est bien pire, de même qu’en Afrique du Nord et au Moyen-Orient par rapport à quinze ou vingt ans. Il serait très complaisant d’affirmer que les choses s’améliorent.

Parallèlement à la prospérité croissante remarquable des pays émergents, les fragilités persistent dans un grand nombre de pays, en marge de l’économie mondiale. Ainsi, ce qui fonctionne dans la majorité des sociétés de marchés émergentes, en passe de devenir prospères, ne fonctionne pas dans les environnements les plus fragiles. C’est un nouveau défi !

 

Comment faire face à ces vulnérabilités ?

Un des problèmes est l’instauration d’un ordre politique dans ces environnements très fragiles. Pour cela, les structures de partage du pouvoir sont les plus indiquées. Nous avons été très cavaliers en estimant que pour instaurer l’ordre politique, il suffisait d’organiser des élections. Dans les environnements fragiles, elles aggravent souvent les choses parce qu’elles induisent un gagnant et un perdant. Nous aurions dû apprendre ce genre de leçon en Irak. Mais nous avons utilisé exactement la même recette, en Libye, où les élections n’ont pas produit d’ordre politique – aucun gouvernement n’étant considéré comme légitime par l’ensemble des citoyens. Nous avons été très fainéants, et romantiques, en pensant que nous pourrions amener rapidement les sociétés fragiles à la paix et à la prospérité en copiant simplement les institutions communes dans les pays de l’OCDE comme les élections.

« Nous avons été très fainéants, et romantiques, en pensant que nous pourrions amener rapidement les sociétés fragiles à la paix et à la prospérité en copiant simplement les institutions communes dans les pays de l’OCDE comme les élections. »
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Les agences de développement encouragent les gouvernements à adopter des programmes de réformes largement irréalisables, lesquels échouent parce que la capacité à mettre en œuvre des changements dans une société fragile est très limitée. Tout cela est une parodie. Nous, communauté internationale, disons à ces sociétés fragiles : « nous avons une vision », et cette vision ressemble peu ou prou au Danemark. Ensuite nous leur disons en quoi elles ne ressemblent pas au Danemark pour l’instant : la très longue liste des explications devient alors l’agenda des réformes. Celui-ci échoue et aggrave le problème.

 

 

Quelles sont aujourd’hui les priorités pour les pays les plus pauvres ?

Récemment, j’ai coécrit le rapport Escaping the Fragility Trap avec le professeur Tim Besley de la London School of Economics. Il est issu des travaux de la Commission Cameron, une commission indépendante présidée par David Cameron, ancien Premier ministre britannique, et Donald Kaberuka, ancien président de la Banque africaine de développement. Il s’agit d’un rapport très important sur la fragilité. La priorité de la communauté internationale, sur le plan politique, devrait être d’encourager les structures de partage du pouvoir. Sur le plan économique, la sortie de la fragilité repose en grande partie sur la création d’emplois. Ce sont les entreprises qui créent des emplois mais elles sont très peu incitées à s’installer dans les États fragiles. L’innovation engendre des pertes qui doivent être financées par l’argent public. C’est à cela que servent les États.

La priorité est donc d’utiliser les deniers publics pour inciter les entreprises à faire des affaires dans des endroits où elles auraient très peu intérêt à s’installer autrement. C’est un message difficile à entendre pour les agences d’aide au développement, mais c’est un message réaliste.

 

Quelle devrait être à l’avenir la fonction des organismes d’aide ?

À l’avenir, les agences de développement, y compris l’Agence française de développement, doivent lever les obstacles qui empêchent les pays fragiles de se développer. Une des règles majeures est la croissance de l’économie privée. Nous avons besoin de plus d’entreprises pour créer des emplois dans les environnements très difficiles et pour cela, il faut déployer des fonds publics.

Au lieu de cela, nous essayons de canaliser l’aide vers des ONG ou des gouvernements qui ne sont pas en capacité de la dépenser. L’aide ne devrait pas être destinée à l’agenda humanitaire car cela ne résout pas le problème. Elle doit être utilisée essentiellement pour les programmes économiques, c’est-à-dire pour attirer des entreprises qui créent de l’emploi.

Les principales agences bilatérales sont toutes des agences à deux structures : l’une gère l’aide et l’autre, les entreprises. Elles doivent travailler beaucoup plus étroitement ensemble. L’argent doit passer des agences d’aide à celles qui traitent avec les entreprises. Le groupe de la Banque mondiale a mis en place ce type de transferts l’année dernière. Une partie de l’aide est désormais transférée à la Société financière internationale (SFI). La SFI alloue ainsi 2,5 milliards de dollars dans les États fragiles pour permettre aux entreprises pionnières de créer de nouveaux marchés. C’est exactement ce qui doit être fait, à plus grande échelle et par tous les partenaires bilatéraux.

Dépenser de l’argent public pour inciter les entreprises à innover dans des environnements difficiles est parfaitement possible.

Nous avons besoin de changer de cadre car ce que nous avons fait depuis quinze ans a échoué. Nous n’avons aucun succès à célébrer. Pour de nombreux pays, la situation empire et nous devons de toute urgence faire quelque chose. Il faut radicalement changer nos manières de faire !

 

 

Quel est l’impact du changement climatique sur les nouvelles vulnérabilités ?

Le changement climatique qui va se produire au cours des quarante prochaines années est déjà en route, déterminé par les émissions passées. Nos actions actuelles pour faire face au changement climatique ne changeront rien aux fragilités des vingt prochaines années. Ce serait une grave erreur de considérer que cette lutte réglera le problème des fragilités. Cela n’a rien à voir. Pour agir sur les fragilités des vingt prochaines années, nous avons besoin d’outils aux effets beaucoup plus rapides.

 

Comment faire face à la crise migratoire ?

Dans mon livre sur la crise des réfugiés, Refuge, sorti l’an dernier, je dis que le nombre actuel de déplacés dans le monde est à peu près le même qu’en 1945.

Pour des raisons évidentes, l’émigration vers l’Europe n’est pas une solution à la précarité. Les personnes qui ont l’intention de partir sont plutôt les jeunes, les plus éduquées. Mais ce qui est dans leur intérêt – quitter le Sahel pour la France – nuit aux sociétés dont ils partent. Ce n’est pas le cas si les gens reçoivent une éducation en France puis retournent au Sahel. Mais ce n’est vrai que s’ils y restent une fois rentrés.

Rester ou rentrer chez moi ? Beaucoup de migrants font face à ce dilemme éthique. Nous devons essayer de le réduire en facilitant le processus de migration circulaire : partir, recevoir une formation, gagner un peu d’argent, rentrer dans son pays d’origine plutôt que le quitter définitivement.

J’étais au Guyana le mois dernier. Là-bas, 80 % des jeunes instruits partent pour les États-Unis. Le gouvernement du Guyana dit même que c’est son programme d’aide aux États-Unis parce qu’il paie pour l’éducation dont les Américains profitent ! Si vous perdez 80 % de vos diplômés, vous ne pouvez pas vous développer. Toutefois, la réponse n’est pas zéro émigration. Accompagnées d’un retour, les émigrations sont utiles pour les sociétés de départ.

 

Quels outils peuvent être mis en place par les gouvernements pour organiser les futures migrations ?

Appliquer simplement la politique de la porte ouverte et accueillir tous les diplômés qui viennent, c’est porter préjudice aux pays d’origine. Nous devons définir des politiques migratoires visant à maximiser les avantages pour les sociétés les plus pauvres, et non pas pour nos propres sociétés.

Chez moi, en Grande-Bretagne, le secteur de la santé a littéralement vidé certains pays de leurs médecins. Il y a plus de médecins soudanais à Londres qu’au Soudan. C’est une honte pour la Grande-Bretagne. La santé publique est administrée de telle sorte qu’elle incite les médecins soudanais à abandonner leur pays pour travailler en Grande-Bretagne alors que leurs compétences y sont beaucoup moins indispensables. De nombreuses recherches tendent à établir le bon niveau d’émigration pour une société. Voici comment il faut se poser la question : combien de diplômés maliens la France doit-elle admettre pour que cela profite le plus possible au Mali ?

 

Comment repenser les migrations ?

Nous devrions faire tout le contraire de ce que nous faisons actuellement. Nous devrions accueillir les Syriens les plus pauvres en grand nombre en Europe. Nous devrions leur faciliter l’accès à des emplois temporaires ou encourager de tels emplois temporaires en Jordanie et en Turquie, plutôt que d’attendre que les réfugiés nagent vers l’Europe pour y trouver un emploi. Nous devrions privilégier la venue des moins qualifiés et leur donner du travail. Au lieu de ça, nous offrons une résidence permanente aux plus éduqués. Par exemple, moins de 5 % de la population syrienne vit en Allemagne mais on compte parmi eux entre un tiers et la moitié des Syriens titulaires d’un diplôme universitaire. Autant dire que s’ils ne rentrent jamais, c’est un désastre à long terme pour la Syrie. Le béton ne suffit pas pour reconstruire une société ; ce qui compte, c’est de restaurer des organisations et pour cela, les jeunes diplômés sont indispensables.

 

 

Peut-on être optimiste ?

J’ai travaillé trop longtemps en Afrique pour me prêter au jeu de l’optimisme ou du pessimisme. Notre travail est d’apporter des espoirs crédibles de prospérité aux personnes qui vivent dans les pays fragiles. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir et nous concentrer sur les possibilités qui existent maintenant, sur ce qui est faisable, sur ce qui est réaliste. Nous devons remplacer les faux espoirs par les réalités pratiques. Nous avons trop célébré nos « merveilleux succès » alors que les fragilités ne cessent d’empirer.

 

Retrouvez aussi sur le site de PROPARCO : « Le secteur privé dans les pays fragiles : quel est le rôle des DFI ? »

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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