Christine Aubry, chercheuse à l’INRA-AgroParisTech et spécialiste de l’agriculture urbaine, évoque ce phénomène en plein essor, dans les villes au Nord comme au Sud.

Un employé d'une ferme urbaine cultivant des herbes aromatiques sur le toit d’un bâtiment RATP à Paris, en août 2017. Photo par Benjamin Cremel / AFP
Un employé d'une ferme urbaine cultivant des herbes aromatiques sur le toit d’un bâtiment RATP à Paris, en août 2017. Photo par Benjamin Cremel / AFP

Toits-jardins, fermes périurbaines, microfermes, jardins collectifs… Comment définissez-vous l’agriculture urbaine ?

Je préfère parler d’agricultures urbaines au pluriel tant les pratiques sont diverses. Sont urbaines les agricultures pratiquées dans la ville ou à ses abords et qui sont en lien étroit avec elle. L’espace agricole fournit des produits ou des services à la ville, par exemple de la nourriture, et en reçoit en retour, par exemple de la main-d’œuvre. Cette dimension d’échange est encore plus importante que le critère de localisation pour définir ce qu’est l’agriculture urbaine.

 

L’agriculture urbaine se développe dans les pays du Nord depuis une dizaine d’années, mais c’est sur le continent africain que vous l’avez d’abord étudiée…

J’ai découvert l’agriculture urbaine à Madagascar où je résidais au début des années 2000. Dans la capitale, à Antananarivo, j’ai été frappée par l’omniprésence de l’agriculture intra-muros. C’était impossible de ne pas la remarquer ! Avec des collègues malgaches, nous avons donc décidé de monter un projet pour l’étudier. Et quand je suis rentrée en France en 2002, tout en continuant le projet de Madagascar, je me suis intéressée à ce qui se passait à Paris : l’émergence des circuits courts et des jardins associatifs.

En 2012, avec quelques chercheurs, nous avons investi le toit de l’école AgroParisTech à Paris pour y créer un toit potager expérimental de 300 mètres carrés. Nous cherchions à savoir comment faire de la culture en plein air en s’inscrivant dans l’économie circulaire de la manière la plus pérenne possible. Nous nous sommes inspirés à la fois de techniques pratiquées dans les pays du Sud comme l’utilisation de déchets organiques dans les villes malgaches et de ce qui se faisait dans les jardins partagés à New York. Ce transfert de connaissances et de techniques entre pays du Nord et du Sud nous intéressait.

Nous avons étudié des variables environnementales comme la valorisation des déchets organiques, la contribution à la rétention de l’eau et l’impact sur la biodiversité dans les sols. Nous avons aussi mesuré les rendements productifs (entre 10 et 12 kilos par mètre carré chaque année maintenant). Notre expérimentation ne concernait au départ que les jardins associatifs, mais nous nous sommes rapidement rendu compte qu’elle intéressait aussi le secteur commercial pour la création de microfermes commerciales. Aujourd’hui, le potager existe toujours, ce qui prouve qu’une telle agriculture peut être durable.

 

Une ville comme Paris pourrait-elle devenir autosuffisante ?

Pas vraiment… Il faut bien distinguer les villes des pays du Nord et des Suds. Dans la plupart des villes françaises, il y a trop peu d’espaces au sol et les toits ne se prêtent pas tous à la culture : inclinaison, portance limitée, accès à l’eau restreint… Si l’on cultivait sur tous les toits « agricolisables » de Paris, on ne pourrait même pas produire 10 % des aliments frais consommés par les Parisiens. Une ville comme Paris est donc très loin de l’autosuffisance.

C’est plutôt à l’échelle de la région que se pose la question de l’autonomie alimentaire. La production céréalière d’Île-de-France est plus que suffisante pour nourrir la région, mais elle est destinée prioritairement aux marchés (import-export). La production maraîchère (fruits et légumes), elle, est bien trop faible. Il faudrait faire évoluer les exploitations agricoles aux abords de Paris vers des cultures mixtes (légumineuses, légumes de plein champ, maraîchage diversifié) et vers de l’élevage pour nous rapprocher de l’autonomie alimentaire. C’est complexe et cela nécessite beaucoup de temps. Mais depuis quelques années, il me semble que la population française redécouvre l’importance de l’agriculture de proximité. C’est une révolution culturelle aussi bien pour les consommateurs que pour les agriculteurs !

 

Dans les villes des Suds, cette agriculture est-elle toujours vivace ?

Les situations sont très tranchées selon les villes. Dans certains pays du Maghreb, l’agriculture a totalement disparu des villes au fur et à mesure que la densité de la population augmentait. Mais, alors qu’on la considérait comme un phénomène du passé, l’agriculture réintègre certaines villes et leurs périphéries. Les villes marocaines, par exemple, profitent des toits plats pour y réinstaller des cultures et tentent de sauvegarder ce qu’il reste des zones agricoles périurbaines. On observe le même phénomène dans la ville d’Alger : après avoir éjecté l’agriculture de son centre, la ville crée des agriparcs pour protéger les terres agricoles environnantes de l’étalement urbain et favorise les cultures en ville.

 

 

Dans d’autres pays, comme Madagascar, le Sénégal ou le Burkina Faso, l’agriculture urbaine a crû en même temps que la population. L’urbanisation mange des terres agricoles dans la ville et à ses abords, tout en faisant apparaître de nouvelles cultures. À Antananarivo, par exemple, la pisciculture s’est développée et la culture de cresson, dont on pensait qu’elle disparaîtrait, s’est maintenue. À Dakar, la production de salade en ville est passée en 20 ans d’une culture non professionnelle, sur les toits ou dans les cours d’immeubles, à une production commerciale. L’agriculture accompagne dans ces cas l’urbanisation, qui elle-même génère une demande plus forte en nourriture de proximité. Dans ces villes, non seulement l’agriculture urbaine a résisté, mais elle s’est même développée !

 

En 2050, on estime que les deux tiers de la population mondiale sera urbaine. Les villes de demain seront-elles toutes agricoles ?

Personne ne peut encore le dire. Ce qui est sûr, c’est que la plupart des politiques d’urbanisation dans ces pays visent à favoriser la croissance des villes moyennes plutôt que des capitales, déjà congestionnées. Et dans ces villes de taille intermédiaire, on observe cette même dynamique : une population qui grandit en même temps que l’agriculture urbaine se développe partout où elle peut le faire.

Cette agriculture de ville sera fondamentale pour l’approvisionnement en produits frais (œufs, lait, légumes) dans les pays où l’état des infrastructures routières limite le transport et notamment le transport frigorifique. Elle sera aussi importante pour la gestion des déchets organiques urbains et pour garantir la sécurité alimentaire des ménages en périodes de crise et de pénurie. Le développement durable de certaines villes dans les Suds dépendra de la manière dont l’agriculture continuera de s’y développer.

 

Propos recueillis par Flora Trouilloud (Rédaction iD4D)

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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