Jean-Michel Severino
Jean-Michel Severino

Je reviens du Sénégal, et je voulais partager avec vous une problématique qui m’est apparue particulièrement frappante au cours de ma visite : le lien entre les nouvelles perspectives qui se dessinent pour l’agriculture africaine et les difficiles choix énergétiques qu’elles ne manqueront de poser.

En parcourant le périmètre rizicole de la Vallée du Fleuve Sénégal, j’ai été conforté dans l’idée que la hausse des cours des matières premières agricoles offre de nouvelles perspectives pour l’agriculture africaine. Les transformations qu’elle suscite actuellement au Sénégal sont proprement saisissantes! Certes, cette hausse spectaculaire engendre de nombreux défis pour les pays importateurs nets de produits agricoles, ainsi que pour le Programme Alimentaire Mondial, comme le souligne avec force Josette Sheeran dans les colonnes de ce blog. Et elle conduit à de fortes tensions sociales et politiques dans certains milieux urbains.

severino-afriqueCar elle suppose, pour être profitable, que les villes soient encore davantage les fournisseurs et les prestataires de service des campagnes, bref qu’elles bénéficient directement de l’amélioration du sort de ces dernières. Je reviendrai dans une autre chronique sur ce lien fondamental.

Mais si elle est habilement gérée, cette hausse peut à mon sens représenter une vraie chance pour le développement économique de l’Afrique. Les prix des produits africains redeviennent attractifs, ouvrant de nouvelles opportunités commerciales tant pour l’agriculture vivrière que pour les produits destinés à l’exportation. Les agriculteurs sénégalais que j’ai rencontrés ont recommencé à investir, signe de jours meilleurs à venir.

Or il y a fort à parier que cette hausse des cours des matières premières agricoles persistera dans les années à venir. Certes, il y a des éléments de spéculation dans le niveau présent des cours agricoles. La volatilité actuelle des marchés ne rend pas improbable des corrections, et garantit à coup sûr des fluctuations de court terme, qui pourraient s’avérer sensibles. Mais divers facteurs structurels (augmentation de la demande d’agrocarburants, croissance démographique mondiale, enrichissement des régimes en viande, déséquilibres climatiques) rendent très probable la poursuite de la tendance haussière – qui accroît considérablement la rentabilité des investissements. L’agriculture africaine, dont le potentiel de développement est immense, pourrait donc largement bénéficier, à court et moyen terme, de cette évolution.

La Vallée du fleuve Sénégal offre à cet égard l’exemple saisissant d’une zone agricole où les marges de productivité restent considérables. Alors que les ressources hydriques y sont importantes, que les performances techniques de la paysannerie traditionnelle ne cessent de s’améliorer, et que l’agro-industrie connaît une modernisation rapide (irrigation de pointe, outils performants), la zone d’irrigation pourrait encore être étendue. Moyennant d’importants investissements en infrastructures, le Sénégal pourrait créer dans la vallée les conditions du développement d’une agriculture très compétitive. En ce sens, la combinaison des nouvelles perspectives de prix et de l’extension de l’irrigation pourraient constituer, dans un pays où la filière agricole représente actuellement 18% de la structure économique, une dynamique fortement stabilisante pour l’économie nationale. C’est aussi vrai pour d’autres régions : au Mali ; la zone Office du Niger est, elle aussi, loin d’avoir épuisé son périmètre irrigable.

Mais l’indispensable augmentation de la production agricole africaine pose avec force le problème de la capacité énergétique. En effet, toute modernisation de l’appareil de production nécessite un accès durable à l’énergie. Elle est essentielle pour pomper l’eau du fleuve et exporter les denrées, mais aussi pour conserver les produits par la chaine de froid. Cette question est rendue particulièrement pressante du fait de la crise énergétique que traverse le continent : elle aurait coûté entre 1 et 1.5 points de croissance dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest ces dernières années. Le secteur de l’électricité a d’ailleurs été fortement affecté au Sénégal, où l’offre s’est jusqu’ici avérée insuffisante pour satisfaire les 8 à 10% d’augmentation annuelle de la demande. Les agriculteurs locaux craignent quant à eux qu’une augmentation des prix de l’énergie n’efface les gains issus de la hausse des cours agricoles.

On voit donc poindre ici la difficile problématique des choix énergétiques nationaux. Car la conjoncture des prix internationaux pourrait constituer l’occasion pour les pays africains de se doter de sources d’énergie nouvelles. Le choix le plus raisonnable, que ce soit dans un souci de préservation de l’environnement, d’indépendance énergétique, de compétitivité des prix à moyen terme, ou dans une logique globale de préservation de ressources épuisables, serait bien entendu de favoriser dès aujourd’hui le développement d’énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, hydroélectricité). Mais on se trouve ici face à un problème de « concurrence déloyale » des combustibles fossiles, dont les coûts d’investissements techniques demeurent moindres, qui offrent l’avantage d’être disponibles immédiatement, et sont même parfois largement subventionnés.

Ce qui amène une question fondamentale : l’Afrique peut-elle attendre l’installation de ces énergies propres alors que les évolutions actuelles offrent des possibilités de croissance économique relativement proches ? N’est-t-on pas dans une dichotomie de temporalité entre logique environnementale et logique de croissance à court terme? Compte tenu de nos propres choix énergétiques passés, sommes-nous légitimes à dire aux Africains qu’ils ne devraient pas se doter de centrales polluantes pour répondre à leurs besoins urgents? Et ont-ils vraiment le choix d’arbitrer entre des équipements disponibles sur le champ et encore peu onéreux ; et des options énergétiques sages sur le long terme, y compris pour leur croissance, mais couteuses au moment où nous parlons, et techniquement plus complexes à mettre en oeuvre ?

Le choix des énergies renouvelables, s’il doit être encouragé dès à présent, voit sa mise en oeuvre effective s’inscrire dans la durée. Et il semble clair que les pays en développement ne pourront faire face, seuls, à toute la charge financière, technique et opérationnelle qu’induit cette option. C’est pourquoi nous devrons les appuyer dans la durée par un soutien, tout à la fois financier et technique, à leurs acteurs publics et privés. L’expérience des pays du nord pourrait être efficacement transférée, de manière progressive, dans le but d’anticiper sur les besoins à venir. Mais face à l’ampleur des besoins alimentaires mondiaux immédiats, et devant les opportunités commerciales qui se dessinent actuellement, nous ne pouvons pas interdire la croissance à l’Afrique. Une approche équilibrée entre l’opportunité économique à court terme et la promotion du respect des normes environnementales émergentes semble donc représenter l’approche la plus efficiente.

La réforme actuelle du secteur électrique au Sénégal s’inscrit pleinement dans cette démarche. L’ambitieux projet, accompagné par l’AFD, propose un plan de redressement (2007-2012) reposant sur une restructuration financière et institutionnelle du secteur. Il promeut le renforcement des installations et des capacités de production d’électricité, la poursuite de nouveaux investissements, ainsi qu’une politique d’incitation à l’économie d’énergie et à l’efficacité énergétique. Parallèlement, la réforme s’accompagne d’une volonté politique de développement des énergies renouvelables, alors que le parc de production sénégalais est aujourd’hui à 80% d’origine thermique. Trois grands projets hydroélectriques régionaux vont voir le jour et de nombreuses unités de production d’énergie solaire et éolienne seront créées.

Une réforme qui, si elle est efficacement mise en œuvre, permettra au Sénégal de ne pas avoir à trancher entre croissance économique et croissance écologique.

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