Pour Jean-Michel Severino, l’Afrique est confrontée à des défis qui appellent un aggiornamento de la vision traditionnelle de son développement. Elle seule peut définir son destin. Reste aux acteurs du développement le rôle de sparring partners.

 

On entend des discours contradictoires sur l’Afrique : l’un, optimiste, annonce l’émergence d’un continent de tous les possibles ; l’autre, souvent porté par des gens du terrain, est plus dubitatif quant à cette évolution. Où mettez-vous le curseur ?

Tout le monde a un peu raison. Ce qui est réel et incontestable, c’est que les taux de croissance africains ont été significativement plus élevés depuis le début des années 2000. Ils ont été portés par des phénomènes structurels, certains d’ordre macroéconomique, comme le désendettement et le rétablissement des finances publiques, mais plus fondamentalement par des dynamiques très profondes, en termes de démographie, avec l’amorçage progressif d’un dividende démographique, mais aussi en termes d’urbanisation et de densification des territoires. Tout ceci a participé à l’émergence d’une classe moyenne africaine qui transforme la situation économique et sociale du continent.

Il faut toutefois reconnaître que cette croissance profite insuffisamment à la grande majorité des Africains. On le voit à l’élargissement des inégalités, à une amélioration trop lente des indicateurs sociaux ou encore à des infrastructures encore trop peu nombreuses et fragiles. Par ailleurs, le continent compte encore un certain nombre d’États faillis comme la RDC, le voisinage des Grands Lacs, la Corne de l’Afrique ou encore la Centrafrique… et qui malheureusement concentrent une part significative de la population africaine. Mais toutes ces faiblesses, bien réelles, ne peuvent masquer une réalité économique et sociale très différente de celle des années 1980-1990.

La question est maintenant la suivante : « qu’est-ce qui va se passer pour les vingt et trente prochaines années ? ». Cela renvoie à des hypothèses sur la diversification des modes de croissance africains qui forgent un paysage de plus en plus contrasté, de plus en plus divers par rapport à ce qu’on voit arriver sur le terrain. On observe au moins trois modèles économiques sur le continent. Le premier est le modèle historique des pays dont la croissance est liée aux exportations de minéraux ou de pétrole, comme le Niger ou l’Angola. Ces pays ont connu une embellie dans les années 2000-2010 avant de subir l’impact de la baisse des prix. Cette année, du fait de la hausse des prix du pétrole, leur performance se redresse.

Le deuxième modèle regroupe des pays dont le marché intérieur est la base essentielle de croissance. On trouve dans ce groupe la plupart des pays enclavés et quelques pays côtiers qui connaissent un développement entrepreneurial significatif et des taux de croissance quasi continus de 6 à 7 % et qui ne semblent pas ralentir depuis le milieu des années 2000. Néanmoins ces pays sont aujourd’hui au cœur de l’attention de ceux qui pensent que le rythme d’endettement public va trop vite, ou que la natalité est trop rapide pour que cette croissance puisse se diffuser et bénéficier à tous. C’est le cas notamment des pays sahéliens.

Enfin, un nouveau modèle intriguant a émergé ces cinq-dix dernières années. Il concerne les pays dont on peut dire qu’ils font partie de la zone de coprospérité chinoise, les pays de la zone Belt and Road, qui sont des pays de délocalisation des activités manufacturières chinoises. On ne sait pas à quel rythme ces pays poursuivront leur trajectoire de croissance. S’ils continuent sur cette voie-là, de manière durable, ce qui dépendra à la fois de leur politique intérieure et de la politique chinoise, ils pourraient connaître un développement de type du Sud-Est asiatique. L’archétype de ces pays dont tout le monde parle est l’Éthiopie.

 

Quelles sont les conséquences de la présence de la Chine sur le continent africain ?

La Chine a beaucoup évolué dans son positionnement durant les trois dernières décennies. Elle est d’abord devenue un acheteur massif de produits africains de base  pour satisfaire son marché intérieur. Et c’est cette expansion chinoise qui a favorisé celle de certains pays pétroliers et miniers africains. Ensuite, la Chine est devenue pour l’Afrique un vendeur de biens de consommation, puis d’équipements. Aujourd’hui, sans la machine-outil chinoise, il n’y aurait pas d’industrialisation possible dans le secteur manufacturier et agro-industriel africain. À présent, la Chine investisseur, au sens de délocalisateur et d’apporteur de capitaux, est devenue un des principaux financeurs du développement africain et l’un des plus gros détenteurs de sa dette. Cela renvoie à un nouveau rôle et à une nouvelle responsabilité de la Chine, ce qui est source de tension avec les autres bailleurs de fond.Pour résumer, la présence de la Chine en Afrique est multiforme, certaines dimensions sont exclusivement positives, d’autres contestables et d’autres franchement plus problématiques. Alors que le continent était totalement désendetté, les Chinois reproduisent ce que les Européens et les Américains ont fait dans les années 1970, et qui a été la cause du surendettement africain.

 

L’Afrique peut-elle s’inspirer durablement des modèles asiatiques de développement ?

Le modèle asiatique, ou en tout cas Chinois, est difficilement réplicable en Afrique pour des raisons objectives : il y a beaucoup moins de productions à délocaliser depuis l’Europe ou les États-Unis vers l’Afrique car les Chinois ont déjà « tout pris ». Le potentiel de délocalisations aujourd’hui se trouve entre la Chine et l’Afrique, mais là intervient le phénomène de la robotisation, et l’orientation de la Chine vers une montée en gamme technologique plutôt que vers une production fondée sur de faibles coûts de main-d’œuvre. Par ailleurs, la dimension sociopolitique du modèle de développement asiatique consiste en un régime fort, qui peut être contestable sur certains aspects, mais qui se montre par ailleurs extrêmement efficace dans la mise en place des infrastructures et d’un environnement des affaires adéquat. Très peu de pays africains sont en mesure de réunir ces conditions sociopolitiques aujourd’hui, notamment en matière de qualité de l’appareil étatique.

 

Dans le livre Entreprenante Afrique, vous évoquez une dynamique entrepreneuriale foisonnante sur le continent. Quel est le moteur de cette dynamique ? Est-ce que les startupers africains ont des choses à apprendre aux Occidentaux ?

Les Africains ont beaucoup de choses à raconter aux startuppers du monde entier. Leurs vertus spécifiques sont façonnées par un contexte qu’on ne trouve nulle part ailleurs. L’entrepreneur africain bénéficie d’un vaste champ de possibilités créatives car tout manque et tout est à inventer. Mais l’accumulation des difficultés matérielles et administratives qu’il doit affronter pour mener à bien son projet est sans équivalent. Sa réussite demande des qualités de résilience, d’imagination dans le mode de faire et une force de caractère rares.

Ce qui favorise cet entrepreneuriat, c’est d’abord la création d’un marché. Il y a vingt ou trente ans, il n’y avait pas de marché et donc très peu de possibilités d’entreprendre. Depuis quelques années, la demande a créé son offre. En particulier, l’émergence d’une classe moyenne africaine est un facteur très important de génération de projets entrepreneuriaux. Et les projets nourrissent eux-mêmes l’essor de cette classe moyenne. Par ailleurs, l’élévation du niveau de qualification joue également un rôle majeur. C’est l’un des traits communs de ces entrepreneurs qui sont souvent des ingénieurs ou des techniciens, diplômés de grandes écoles internationales ou de leur propre système éducatif. Le troisième facteur, c’est l’ouverture d’un espace macroéconomique. Auparavant, dans une économie socialisante, tout était interdit. L’accès au crédit demeure difficile et la corruption massive, mais la liberté d’entreprendre est reconnue un peu partout.

 

 

Compte tenu des défis inédits qu’affronte l’Afrique, n’est-on pas aujourd’hui dans une impasse intellectuelle pour définir ce qui serait « bon » pour son développement ?

Le mode de développement africain se transforme tellement que nous ne savons plus quoi dire aux Africains dans la mesure où notre expérience historique du développement et les leçons sur lesquelles nous avons construit nos propres schémas ne correspondent pas à la situation historique dans laquelle se retrouve le continent. Il y a une forme d’impasse du conseil de politique économique et la nécessité, pour les gouvernements africains comme pour les acteurs privés, de construire leur propre cheminement.

Il existe toutefois encore des secteurs, comme les technologies ou les savoirs, pour lesquels des transferts de connaissances, adaptés et orientés vers ce dont les Africains ont réellement besoin, sont encore possibles. Mais là aussi on se heurte à des limites. Car l’Afrique est elle-même devenue une terre d’innovation, on n’est plus dans un développement africain exclusivement consommateur de transferts. On observe même aujourd’hui des phénomènes de retro-innovation, avec des innovations qui passent la Méditerranée dans l’autre sens. On l’a vu dans le secteur financier, avec les expériences de paiement mobile, et on le verra dans le secteur de l’énergie où le développement de solutions décentralisées, pour l’heure adaptées aux contextes africains, sera de plus en plus répliqué chez nous. Sur ce terrain, l’Afrique est plutôt en position de nous donner un certain nombre de leçons ! Nous devons nous adapter à cela. Ce que nous pouvons encore apporter, ce sont des capitaux : le continent a massivement besoin d’investisseurs.

 

Avec 4 milliards d’habitants et un PIB continental supérieur au PIB européen d’ici la fin du XXIe siècle, l’Afrique va devenir un sujet central pour les équilibres planétaires. Quel peut être alors le rôle des politiques de développement ?

Ce processus de croissance démographique et économique représente à la fois une gamme de risques et d’opportunités. Certainement des risques migratoires, mais aussi sécuritaires et politiques, susceptibles d’alimenter des crises majeures. Le Nigeria pourrait compter 800 millions d’habitants à la fin du siècle. Un jour, des pays africains seront des puissances nucléaires. Mais cette croissance africaine représente aussi une opportunité d’expansion pour tout le tissu productif européen, en particulier pour l’économie française. Le continent africain a connu une croissance des importations continue de 14 à 20 % depuis le début du siècle et ne cessera pas de s’accroître. C’est aussi une opportunité pour un pays comme la France, qui dispose d’une épargne considérable, d’aller chercher sa rentabilité sur un continent en expansion. Par ailleurs, la constitution d’un ensemble de 500 millions de francophones représente aussi un facteur de renouveau culturel et linguistique. Il faut que les industries culturelles investissent dans le continent africain.

Le maître mot pour les politiques de développement, c’est de passer dorénavant d’une situation de donneur d’aide à une situation de partenaire, dans un rapport donnant-donnant, en visant une convergence des intérêts. C’est la seule base raisonnable de construction d’une relation décomplexée. Les bailleurs doivent quitter le langage de l’aide, pour entrer dans le langage de l’investisseur. Ils doivent aussi trouver leur positionnement dans un système qui est bien plus global, avec une multitude d’acteurs. Je crois qu’il faut également réinjecter de la recherche, du savoir et de la connaissance, à un moment où notre capacité à penser la relation à ce continent s’est affaissée. De cette vision à la réalité, il y a toutefois encore du chemin parce que l’Afrique est hétérogène, que notre système s’adapte progressivement, et que le passé pèse des deux côtés.

 

Vous avez dit que la démocratie africaine est malade de l’absence de fiscalité et vous invitez les Africains à s’initier à l’impôt. De quelle manière le mettre en œuvre ?

La capacité des Africains à lever de la ressource extérieure pour financer leur développement dépend de leur capacité à améliorer leur niveau de fiscalité. Fiscalité qui constitue le fondement de nos démocraties. Mais le sujet est complexe dans la mesure où le PIB africain est en grande partie généré par le secteur informel, non monétisé. On ne pourra pas résoudre ce problème sans faire preuve de créativité fiscale, en imaginant des formes d’imposition simples, étalées, partagées par le plus grand nombre, facilement administrées. Cette nouvelle fiscalité ne se fera pas en un jour.

 

Vous parcourez l’Afrique depuis plus de 60 ans, animé par une conviction et un optimisme apparemment imperturbables. Qu’est ce qui nourrit cet état d’esprit ?

J’essaie de regarder l’Afrique avec le plus de lucidité possible, de lire ses potentiels comme ses problèmes. Je suis né en Afrique et j’y ai grandi. À part quelques infidélités lors de mon passage à la Banque mondiale où je me suis occupé des questions asiatiques, mon destin est lié à ce continent. Si, dans l’exercice de la politique publique, on s’interroge toujours sur les modalités, c’est la première fois, dans mes activités actuelles chez Investisseurs & Partenaires, que je n’ai aucun doute sur le sens et les modalités de notre action, en dépit des erreurs toujours possibles. On est au « centre », avec des entrepreneurs africains qui construisent leur marché intérieur. On le fait dans le cadre d’un partenariat franco-africain, aussi bien au sein de notre équipe que dans l’écosystème d’investisseurs.

Avec 2 milliards d’habitants d’ici 2050 et 3 à 4 milliards d’ici la fin du siècle, l’Afrique va constituer un marché intérieur sans équivalent dans l’histoire. Aucun continent n’a jamais connu une croissance démographique de cette ampleur. La première chose que vous répond un entrepreneur africain quand vous lui demandez quelle est sa priorité, c’est son marché intérieur, sa ville, sa région.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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