Trente ans après le premier rapport du GIEC et cinq ans après la signature de l’Accord de Paris, une voie se dégage pour remettre en route l’économie mondiale en renforçant la lutte face au risque épidémique et au réchauffement global

En partie dû au réchauffement climatique, les calottes glaciaires perdent de la surface chaque année. Photo : Pôle Nord / Christopher Michel Flickr Cc
En partie dû au réchauffement climatique, les calottes glaciaires perdent de la surface chaque année. Photo : Pôle Nord / Christopher Michel Flickr Cc

« La concentration dans l’atmosphère des gaz à effet de serre ne s’équilibre que lentement sous l’effet d’une baisse des émissions. Plus longue sera la durée de croissance des émissions, plus il faudra les réduire pour que les concentrations se stabilisent à un niveau donné. »

On pourrait croire la formule tirée du texte de l’Accord de Paris sur le climat qui fête son cinquième anniversaire. Elle est pourtant issue du premier rapport d’évaluation du GIEC (p. 56 précisément), remis il y a trente ans aux décideurs de l’époque. Le véritable point d’amorçage de la négociation climatique.

C’est ce double anniversaire que nous fêtons en cette fin d’année 2020. Une impression commune en ressort : chaque fois un démarrage sur les chapeaux de roue, suivi d’un grippage du moteur et d’une désespérante course de lenteur. Est-il possible d’échapper à cette fatalité ?

 

Accord de Paris, GIEC : des démarrages prometteurs

Les premières étapes de la négociation climatique sont franchies au pas de charge. Créé en 1988, le GIEC livre en deux ans son premier rapport d’évaluation. Il ouvre la voie de la convention cadre sur le climat adoptée en 1990 lors du sommet de Rio. Pièce centrale de l’édifice, cette convention entre en vigueur en 1994 et son organe souverain, la COP (« Conference of the Parties »), se réunit pour la première fois à Berlin en 1995. Elle se donne deux ans pour produire un texte d’application précisant les termes de la convention. Mission accomplie en 1997 avec l’adoption à la COP3 du protocole de Kyoto. Moins de dix ans après la création du GIEC…

Même célérité pour l’Accord de Paris, le texte d’application de la convention de 1992 qui succède au protocole de Kyoto. Adopté le 12 décembre 2015 au terme de la COP21, l’accord réunit un nombre suffisant de ratifications – y compris celle des États-Unis – pour entrer en vigueur le 6 novembre 2016, à la veille de l’ouverture de la COP22 à Marrakech. Une convention multilatérale ratifiée en moins d’un an ? Cela ne s’était encore jamais vu aux Nations unies.

 

 

La suite de l’histoire est moins flamboyante. Contrairement à la mobilisation internationale face à la destruction de la couche d’ozone organisée avec succès par la convention de Vienne (1985) et le protocole de Montréal (1987), le déploiement de l’action climatique internationale va se heurter à de multiples difficultés.

 

Action climatique internationale : entre courses de lenteur et protocole croupion

La mise en œuvre du protocole de Kyoto est d’abord affaiblie par la défaillance du premier émetteur mondial de CO2 de l’époque : les États-Unis. Pour qu’un pays applique un traité international, il faut que son parlement le ratifie. Or, le texte du protocole de Kyoto ne sera jamais présenté au Sénat américain pour ratification : ni par l’administration Clinton, encore moins par celle du président Bush qui, déjà, retira officiellement son pays du traité peu après son arrivée à la Maison-Blanche en 2001.

De 2001 à 2005, l’enjeu central des COP sera de sauver ce qui peut l’être du dispositif. Cela débouche sur l’entrée en application d’un protocole croupion régulant les seules émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés (hors États-Unis) sur la période 2008-2012. À partir de 2005, le fil conducteur de la négociation est de préparer un « après-Kyoto ».

La tentative européenne d’élargir le protocole de Kyoto après 2012 en réintégrant les États-Unis et les pays émergents échoue lors de la COP de Copenhague en 2009. La négociation prend alors un nouveau virage en privilégiant une approche ascendante où chaque pays apporte sa contribution à la corbeille commune. Elle s’écarte également de la représentation binaire du monde sur laquelle reposait le protocole de Kyoto en excluant de tout engagement les pays non industrialisés au nom de la priorité donnée à leur développement.

 

Depuis l’Accord de Paris, un processus grippé

Ce virage débouche sur l’Accord de Paris qui repose sur un nouveau triptyque :

  • une cible partagée de « neutralité climatique » ou « zéro émissions nettes » à atteindre le plus rapidement possible avant la fin du siècle ;
  • sa déclinaison en objectifs intermédiaires via des contributions nationales à réévaluer tous les cinq ans ;
  • une solidarité à construire pour aider financièrement les pays les plus vulnérables aux impacts du changement climatique.

Depuis la COP22 de Marrakech (2016), où l’annonce du nouveau retrait américain a fait l’effet d’une douche froide, le processus de négociation a semblé à nouveau s’enrayer. Seule avancée, très maigre : l’adoption à la COP24 de Katowice (2018) d’un « Rule Book  », codifiant les règles de mise en œuvre pratique de l’accord, mais muet sur deux articles essentiels faute d’accord entre les parties : les instruments économiques (article 6) et la compensation des pertes et préjudices (article 8).

Le processus de réévaluation des contributions nationales qui devait déboucher, en décembre de cette année, sur une ambition globale renforcée n’a guère avancé. Seule l’Union européenne à 27 et le Royaume-Uni sont en passe de déposer des engagements pour 2030 dépassant ceux datant de 2015. Avec la crise sanitaire, la négociation a semblé se mettre aux abonnés absents. Initialement programmée pour décembre 2020 à Glasgow, la COP26 a été reportée d’un an. C’est donc à distance que les négociateurs soufflent les cinq bougies de l’anniversaire de l’Accord de Paris.

 

Les trois moteurs d’une possible accélération de l’action climatique internationale

Pour fêter dignement un anniversaire, on ne doit pas se contenter de scruter le rétroviseur. Il convient de se projeter dans le futur. Faut-il se résigner à la poursuite de cette interminable course de lenteur ? Trente ans après le premier rapport du GIEC et cinq ans après la signature de l’Accord de Paris, nous pourrions au contraire assister à la grande accélération tant attendue de l’action climatique. Un alignement de trois facteurs devrait y contribuer.

En premier lieu, le monde est en train de vivre une rupture historique en matière énergétique. Depuis le début du xxe siècle, les énergies fossiles ont gagné à peu près toutes les batailles en matière de coûts relatifs. Or un bouquet d’innovations majeures intervenues durant les deux premières décennies du xxie siècle est en train de changer la donne : avec la baisse des coûts à la production des énergies éoliennes et solaires, conjuguée à celle du stockage de l’électricité et de la gestion intelligente des réseaux, les sources renouvelables deviennent chaque jour plus compétitives. Leur déploiement fournit des alternatives crédibles aux sources fossiles. Il permet ainsi d’accélérer l’accès à l’énergie dans les pays moins avancés sans passer par la case fossile.

En second lieu, il faut compter avec les résultats de l’élection présidentielle américaine. Le retrait américain décidé par Donald Trump n’aura constitué qu’une parenthèse éphémère. Élu sur un projet de relance du charbon, son administration n’a rien relancé du tout. Joe Biden s’est déjà engagé à revenir dans l’Accord de Paris dès sa prise de fonction. Le grand enjeu de son administration sera de passer à la vitesse supérieure en amorçant le retrait du pétrole et du gaz. Cela lui permettrait de déposer en 2021 une contribution nationale significativement renforcée par rapport à celle de l’administration Obama datant de 2015. C’est à l’aune de cette contribution que sera jugée la crédibilité du retour américain.

Enfin, le come-back américain pourrait avoir des effets d’entraînement. L’Europe a déjà effectué ses arbitrages avec le Green Deal et ne sera guère influencée. Pas plus que la Chine dont le président s’est engagé sur une cible de neutralité carbone à l’horizon 2060 que va décliner, à moyen terme, le prochain plan quinquennal. Les principaux enjeux concernent donc le reste du monde, devenu le moteur principal de l’accroissement des émissions (voir notre graphique ci-dessous).

 

 

Le retour américain pourrait inciter les autres grands producteurs d’énergie fossile à s’engager dans la transition énergétique en amorçant la restructuration de leurs propres infrastructures énergétiques. Il devra aussi contribuer à accroître massivement les transferts de ressources vers les pays moins avancés pour y favoriser une dynamique nouvelle de développement bas carbone.

 

Climato-scepticisme et déni face au risque pandémique

Ces trois facteurs d’accélération ne risquent-ils pas, néanmoins, d’être balayés par la catastrophe sanitaire qui s’est abattue sur le monde avec le Covid-19 ?

En 2021, la lutte contre la pandémie mondiale et la remise en route des économies vont constituer deux priorités auxquelles aucun gouvernement ne pourra se soustraire. D’où la crainte exprimée par de nombreux militants que le climat passe à nouveau derrière les urgences du court terme et que le redémarrage économique favorise un « effet rebond » des émissions.

La dernière élection américaine l’a pourtant montré jusqu’à la caricature : le candidat le moins mobilisé par la lutte contre la pandémie était celui qui ignorait le risque climatique. Comme nous l’avons analysé plus en détail, climato-scepticisme et déni face au risque pandémique marchent de concert.

Symétriquement, la lutte contre les risques épidémiques et celle contre le risque climatique se renforcent mutuellement. Il y a donc un chemin pour remettre en route l’économie mondiale en renforçant à la fois notre résilience face au risque épidémique et face au réchauffement global. Une vision idéaliste, déconnectée des réalités ? Rendez-vous en novembre prochain, à la COP26 de Glasgow !

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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