L’économiste Kaushik Basu s’inquiète de l’accroissement des inégalités dans le monde. Remettant en cause la théorie de la main invisible, il affirme que cette question ne peut pas être laissée au seul marché et que l’État a un rôle clé à jouer.

Copyright Flickr-spDuchamp
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Vice-président et chef économiste de la Banque mondiale de 2012 à 2016, l’économiste indien Kaushik Basu analyse et remet en cause la théorie économique dominante, en particulier le concept de la main invisible de l’économiste écossais Adam Smith, qui justifie le libre jeu du marché. Son dernier ouvrage, Au-delà du marché, paru en 2011 en anglais, a été traduit en 2017 en français aux Éditions de l’Atelier et préfacé par Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence française de développement (AFD). Kaushik Basu explique comment ce concept a servi tout un courant de la science économique néoclassique, mais aussi des intérêts puissants, en proposant des interprétations erronées de l’économie réelle. Entretien avec un économiste convaincu que sa discipline est à la croisée des sciences sociales, politiques et de la psychologie.

 

Pourquoi parlez-vous de la main invisible du marché comme du « mythe Smith » ? 

La théorie d’Adam Smith repose sur l’idée que les individus, en poursuivant leurs intérêts propres, régulent d’eux-mêmes le jeu de l’offre et de la demande et contribuent ainsi à l’harmonie dans la société. Le boucher travaille dur non pas par gentillesse mais pour son propre intérêt, qui contribue à apporter de la nourriture aux autres, par exemple. Or, cette idée d’une main invisible qui permettrait l’autorégulation du marché n’a jamais été primordiale du vivant d’Adam Smith. Il ne la mettait lui-même pas en avant. Aujourd’hui, c’est pourtant quasiment tout ce que la vulgate retient de son travail – et c’est lui faire injustice, c’est pour ça que je parle d’un mythe ! Dans son livre La Richesse des nations (1776), un texte fondateur du libéralisme, il n’a pas même mentionné « la main invisible » dans son index. Le terme n’est apparu que dans la troisième édition du livre après sa mort.

Pour bien des penseurs conservateurs, l’idée d’un égoïsme rationnel des acteurs économiques relève d’une orthodoxie très commode : laissons tout au jeu du marché, disent-ils, les riches pouvant le rester, tout comme les pauvres. Comme si c’était un axiome irréfutable…

 

Le libre jeu du marché n’a donc rien de mathématique.

Non, en effet. Un économiste français, Gérard Debreu (1921-2004, prix Nobel d’économie en 1983), a voulu le prouver de manière géométrique, sous forme de théorème. Mais pour que ce dernier fonctionne, il fallait plusieurs postulats non pas mathématiques, mais ayant trait à un ensemble de conditions sociales.

Car l’économie fonctionne dans un système social qu’on prend souvent pour argent comptant. Il nous semble évident et non discutable que la terre est une propriété, par exemple. Or, les Indiens d’Amérique n’ont jamais eu une telle notion. Quand les Cherokees ont dit aux colons britanniques en Caroline du Sud en 1753 qu’ils pouvaient prendre la terre, ils s’exprimaient de manière symbolique pour manifester un geste de bienvenue. Ils ne pensaient pas être évincés physiquement de l’accès à la terre. Qu’est-ce que la propriété ? Qu’est-ce que l’égoïsme qui est supposé sous-tendre la rationalité des acteurs économiques ? Quid de leur altruisme ? Quid de la notion de respect qui empêche les humains de se comporter comme des rats à la vue d’un morceau de fromage ? Toutes ces choses que l’on prend pour acquises ne sont pas évidentes !

 

L’économie est-elle une science sociale ?

Elle en fait partie et ne relève certainement pas de la science exacte. Elle se trouve à la croisée de la science politique et de la psychologie. Dans ses premiers travaux, Karl Polanyi (1886-1964, spécialiste polonais de l’histoire et de l’anthropologie économique, auteur de La Grande Transformation en 1944) pose cette question de manière intéressante quand il rappelle que l’économie est enchâssée dans la société.

 

Maintenant, des auteurs décisifs pensent que les disciplines doivent comprendre des interfaces entre les sciences sociales, la psychologie et l’économie. Des sociétés peuvent très bien fonctionner selon leurs propres normes, lesquelles sont non seulement liées au marché ou à la rationalité économique, mais aussi à leur culture. Prenons l’exemple de la corruption, pour l’examiner sans jugement moral, mais pour comprendre en quoi ce phénomène interfère avec le marché, parce qu’il permet aux corrupteurs d’asseoir une influence et un pouvoir en faisant des corrompus leurs obligés. De même, le travail des enfants paraît acceptable dans certaines sociétés, et pas dans d’autres où la loi l’interdit et où la norme légale a été adoptée comme une norme sociale. Ignorer tous ces phénomènes relève à mon sens d’une grave erreur, notamment dans l’élaboration des politiques publiques.

 

 

L’économie ne définit-elle donc pas tout, comme le pensaient les marxistes ?

L’ambition originelle de Karl Marx lui-même et de Friedrich Engels consistait à créer un monde meilleur et plus égal. L’intention de départ était bonne, mais les auteurs marxistes ont fait deux grandes erreurs. Tout d’abord, ils ont interprété le monde de manière trop matérialiste – donc erronée. Ensuite, ils n’ont pas produit de plan directeur sur la manière de gérer le monde d’après le capitalisme.

On l’a vu avec l’URSS, marquée par une centralisation extrême et l’accaparement des richesses par un petit groupe. Ce mode de gestion a abouti de façon ironique à une forme de capitalisme de connivence (ou crony capitalism) sans résoudre la question des inégalités.

 

Faut-il alors penser à d’autres façons de réguler le marché ? 

Oui, à condition qu’elles soient intelligentes ! Nous avons observé beaucoup de formes idiotes de régulation étatique, qui endommagent les motivations individuelles ou aboutissent à l’exploitation de certains groupes. L’État a un rôle important à jouer dans la lutte contre les inégalités et la redistribution des richesses. Des régulations étatiques peuvent être compatibles avec le marché, comme le prix du carbone par exemple.

 

Vous parlez beaucoup du risque que représente l’accroissement des inégalités. Pensez-vous que le débat sur les inégalités soit posé dans les bons termes ?

Prenons quelques chiffres, que j’ai tirés des données du Rapport sur la richesse globale publié par le Crédit Suisse : les trois personnes les plus riches du monde détiennent plus de ressources que les habitants de l’Angola, du Burkina Faso et de la République démocratique du Congo réunis – soit 122 millions de personnes.

Inutile de chercher plus loin, ou de se dire que la croissance va régler la question des inégalités : quelque chose ne va pas dans la marche du monde ! Lorsqu’on fait l’expérience d’une telle ampleur dans les écarts de richesse, on peut comprendre que des gens soient en colère. Des pans entiers de la société se retrouvent exclus, dans des proportions trop élevées, alimentant le populisme, l’intégrisme religieux et la xénophobie.

Pendant très longtemps, les économistes ont prétendu que le jeu du marché pouvait tout résoudre. Mais les inégalités ont atteint un tel seuil qu’elles ne peuvent pas être laissées au marché – un peu comme la question climatique.

Nous avons besoin de régulation, de coopération internationale et de planification du côté des gouvernements, faute de quoi le monde pourrait être détruit par les conflits politiques et le chaos liés aux inégalités. Les conséquences pourraient être immenses, comme avec le climat. Il est temps de se réveiller et d’agir pour l’intérêt des gens et, si nous ne nous en soucions pas, pour notre propre intérêt !

Réduire l’extrême pauvreté est possible, mais lutter contre les inégalités s’avère plus complexe. Nous avons eu ces discussions à la Banque mondiale : dès qu’on s’attaque aux inégalités, tout se complique, car on menace la sécurité de ceux qui ont des privilèges – à commencer par nous-mêmes. Certaines inégalités sont possibles et même souhaitables, en raison du phénomène d’émulation et des incitations qu’elles entraînent. Mais leur niveau actuel s’avère intolérable en tant que tel, sans même considérer leurs conséquences politiques.

 

Quid de la régulation du système financier ?

On a réalisé sa nécessité de façon spectaculaire lors de la crise financière internationale de 2008. Quand les crédits ont commencé à exploser aux États-Unis avec la crise des subprimes, on a compris qu’il fallait intervenir.

Toute une législation, la loi Dodd-Frank, a été adoptée en 2010 – posant la question du niveau de régulation, que certains ont jugé trop fort. En 2008, le consommateur lambda ne comprenait même pas ce qui se passait, avec les produits financiers toxiques qu’il avait achetés. Ce qui montre bien à quel point l’idée de la rationalité de l’acteur économique s’avère limitée.

La présence d’un régulateur est nécessaire, dans le secteur de la santé, pour guider les patients vers les bons traitements. De même, les épargnants et les emprunteurs ont besoin d’être conseillés par des spécialistes de la finance.

 

Une autre crise financière est-elle possible ?

Il y a des risques, mais je ne crois pas que cela se produise. On voit des bulles éclater ici et là, en Chine à cause de la dette, en Inde à cause de prêts non performants, et même aux États-Unis où le niveau atteint par les prêts étudiants pose un énorme problème. Les consciences sont plus alertes qu’en 2008. On peut s’attendre à ce que des mesures soient prises à temps.

 

Quels sont les résultats de vos analyses en termes de développement ? Que conseillez-vous aux donateurs ?

Je suis favorable à l’aide publique au développement, mais ses mécanismes et ses canaux comptent énormément. L’octroi de l’aide doit être organisé avec attention – c’est un art qui se travaille ! Accorder des aides à un dirigeant autocratique connu pour sa corruption signifie qu’elles termineront dans un compte en Suisse.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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