Dans son étude annuelle sur l’Afrique, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) décrit deux scénarios d’évolution de l’accès à l’énergie à horizon 2040. Christian de Perthuis en énonce un troisième : le « Green New Deal ».

Inaugurée à l’automne 2017, la centrale solaire de Zagtouli, située dans les faubourgs de la capitale du Burkina Faso, à Ouagadougou, fournit 5 à 6% de la demande annuelle d’électricité du pays. Photo : © Erwan Rogard pour AFD 2017
Inaugurée à l’automne 2017, la centrale solaire de Zagtouli, située dans les faubourgs de la capitale du Burkina Faso, à Ouagadougou, fournit 5 à 6% de la demande annuelle d’électricité du pays. Photo : © Erwan Rogard pour AFD 2017

L’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) est la seule région du monde où la majorité de l’énergie utilisée vient encore de l’usage traditionnel de la biomasse. Sur le plan sanitaire, cela génère un coût faramineux, principalement du fait de la pollution locale due aux systèmes de cuisson. Sur le plan environnemental, cela induit des pressions croissantes sur le milieu naturel, qui parvient de plus en plus difficilement à se régénérer. Sur le plan économique, cela enferme les habitants dans un niveau moyen de consommation énergétique, de l’ordre du tiers de celui observé dans l’ensemble des pays en développement. C’est bien insuffisant pour sortir de la pauvreté la majorité de la population :

 

 

Cette année, l’AIE a accompagné son désormais classique « International Energy Outlook » d’une étude spéciale sur l’Afrique qui documente de façon remarquable la problématique de la transition énergétique. Les deux scénarios retenus à l’horizon 2040 montrent que les politiques énergétiques, si elles étaient accélérées, pourraient conduire à améliorer l’accès à l’énergie du plus grand nombre en stimulant la croissance. Mais elles accroîtraient la dépendance du continent à l’égard des fossiles : d’ici 2040, l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) renforcerait sa position sur le marché mondial du gaz naturel, deviendrait un importateur de pétrole avec lequel il faudrait compter et triplerait, voire quadruplerait ses émissions de CO2 liées à l’usage de l’énergie. Ne faut-il pas envisager un troisième scénario, celui d’un « Green New Deal » africain ?

 

Deux scénarios fondés sur un redressement des investissements

Après une décennie de croissance accélérée dans les années 2000, l’Afrique subsaharienne a connu un net ralentissement économique. Avec la fin du boom des matières premières, un retour aux réalités s’est imposé. Les composants d’une croissance endogène sont loin d’être réunis, notamment en raison de la faiblesse endémique des investissements.

 

Dans la production énergétique, les investissements ont fortement reculé depuis une décennie, en particulier dans le secteur pétrole et gaz. Les investissements dans la génération et la distribution d’électricité se sont mieux comportés, principalement grâce au dynamisme de pays d’Afrique de l’Est : Kenya, Rwanda, Éthiopie, ainsi que la Namibie. Si le volume global des investissements énergétiques a dramatiquement baissé, leur composition a plutôt évolué dans le bon sens. Les investissements dans les renouvelables et les réseaux électriques ont gagné par rapport aux fossiles :

 

Pour anticiper le futur énergétique du continent à l’horizon 2040, l’AIE a retenu deux scénarios, reposant l’un et l’autre sur un redressement des investissements.

 

Le scénario « Stated Policies » : un accès de base à l’énergie insuffisant

Le premier scénario, « Stated Policies », suppose que les politiques affichées par les gouvernements seront effectivement mises en œuvre. Pour y parvenir, l’effort d’investissement au sud du Sahara devrait progresser de 60 %. Les renouvelables et les réseaux électriques sont les premiers bénéficiaires de ce redressement. Mais le volume des investissements dans les fossiles s’accroît également, y compris dans le charbon qui fait son apparition dans certains pays comme la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Mozambique ou le Sénégal, où il n’était jusqu’à présent ni produit ni consommé.

D’après les experts de l’AIE, ce scénario permet de maintenir une croissance de 5 % par an pendant les deux prochaines décennies. Une performance jamais atteinte dans le passé sur une telle période. La situation énergétique s’améliore sensiblement et permet d’accroître une consommation par tête, en moyenne de l’ordre d’une demi-tonne d’équivalent pétrole en 2018.

Les progrès dans l’accès aux services énergétiques de base restent cependant insuffisants pour atteindre les Objectifs de développement durable des Nations unies : en 2040, un tiers de la population n’a toujours pas accès à l’électricité et la moitié reste tributaire de la biomasse traditionnelle pour la cuisson.

 

Le scénario « Africa Case » : objectif énergie atteint

Le second scénario, « Africa Case », se distingue du précédent par son caractère volontariste : les investissements énergétiques sont presque triplés par rapport au niveau actuel, pour atteindre quelque 140 milliards de dollars par an. La part destinée à l’électricité s’accroît, tant pour élargir les sources renouvelables que pour renforcer les réseaux. Ce volontarisme permet d’atteindre en 2030 les Objectifs des Nations unies en matière d’accès à l’énergie.

En matière électrique, c’est un bouleversement total qui est décrit par le scénario. L’Afrique subsaharienne atteint les objectifs de généralisation d’accès à l’électricité plus rapidement que ne l’ont fait l’Inde et la Chine :

 

En 2040, un peu plus de 60 % de l’électricité utilisée est d’origine renouvelable, le photovoltaïque ayant pratiquement rejoint l’hydroélectricité comme première source d’énergie.

Les fossiles fournissent encore un peu moins de 40 % du courant, avec une augmentation considérable de la part du gaz. Ce dernier joue également un rôle majeur dans l’amélioration des systèmes de cuisson, à la suite des politiques qui visent à systématiser le basculement de la biomasse traditionnelle vers le gaz (principalement le GPL).

 

Le scénario du troisième type

Les deux scénarios ont un trait commun. La remontée des investissements est plus forte sur les énergies vertes, ce qui permet d’accroître très significativement le poids des renouvelables dans le mix énergétique. Mais comme le besoin d’énergie est très fort, cette déformation du mix ne permet pas de faire baisser la quantité d’énergie fossile utilisée. On reste dans le schéma de « l’empilement » des sources d’énergie analysé dans Le Tic-tac de l’horloge climatique. La conséquence la plus directe est que les émissions de CO2 liées aux énergies fossiles sont multipliées par un facteur trois et quatre suivant l’ambition des politiques énergétiques :

Serait-il possible de faire aussi bien, voire mieux, en matière d’accès à l’énergie et de croissance en évitant d’accroître à ce point la dépendance de la zone à l’égard des fossiles ? Une telle stratégie de contournement des énergies fossiles n’impliquerait pas de mobiliser plus de capital. Il s’agirait de l’allouer différemment en refusant d’entrer dans l’exploitation ou l’utilisation des sources fossiles.

Un tel « Green New Deal » impliquerait de revoir les stratégies d’investissement dans trois domaines principaux :

  • ne pas faire reposer la politique de mobilité sur la croissance du parc automobile thermique ;
  • élargir les voies d’amélioration des systèmes de cuisson, notamment en misant sur le potentiel inexploité du biogaz et de l’agroforesterie ;
  • ne pas allouer trop d’investissements à l’exploitation du gaz naturel, une « énergie de transition », certes plus propre que le pétrole ou le charbon, mais émettrice de CO2.

La stratégie du « Green New Deal » peut sembler inconvenante pour un continent durement frappé par les impacts du réchauffement climatique et contribuant encore marginalement aux émissions de CO2 d’origine énergétique. Mais faut-il réserver la formule aux pays riches ? Dans ces États, l’investissement vert doit s’accompagner d’un désinvestissement massif dans les infrastructures liées aux fossiles. Les promesses d’un Green New Deal relançant la croissance sont surfaites car l’investissement vert n’élargira pas le stock de capital.

 

 

Mais dans l’Afrique située au sud du Sahara, le terrain est largement vierge. Le continent ne dispose pas d’imposantes infrastructures énergétiques qu’il faudrait renoncer à utiliser. L’investissement vert ne viendrait pas en substitut de ces infrastructures mais contribuerait à accumuler du capital productif nécessaire au développement. C’est pourquoi il générerait des effets d’entraînement très bénéfiques pour la croissance.

Ainsi, contrairement aux idées reçues, un Green New Deal aurait des impacts économiques bien plus massifs en Afrique que dans les vieux pays industriels.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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