Le 11 janvier 1922, Leonard Thompson, jeune diabétique de 14 ans, était le premier patient de l’histoire à se voir injecter de l’insuline pour traiter son diabète de type 1. Alors que cette découverte fêtera bientôt ses 100 ans, l’espoir qu’elle a suscité peine à se concrétiser dans de nombreuses régions du monde, au premier rang desquelles l’Afrique. Alors même que les besoins ne cessent de croitre sur le continent, l’accès à l’insuline reste un privilège, un luxe que trop peu de patients peuvent s’offrir.

Insuline 4 all
Insuline 4 all

Des besoins croissants en insuline

En pleine mutation économique, l’Afrique fait aujourd’hui face à une transition épidémiologique majeure. Et l’émergence de nombreuses maladies non transmissibles (MNT), dont le diabète, en est l’une des principales caractéristiques. Sur le continent, près de 15 millions de personnes sont désormais atteintes de diabète et près d’un tiers d’entre elles ont besoin d’insuline – que ce soit des diabétiques de type 1 insulino-dépendants ou des diabétiques de type 2 insulino-requérants. On estime d’ailleurs à 50 000 le nombre d’enfants diabétiques de type 1 en Afrique.

Et les besoins ne cesseront de croitre, au rythme effréné de l’explosion de l’épidémie du diabète sur le continent au cours des prochaines décennies : l’Afrique verra en effet sa population diabétique doubler d’ici 2030, incidence record tous continents confondus.

 

Inégalité d’accès à l’insuline : une réalité multifactorielle

Et aujourd’hui, malgré cette transition épidémiologique majeure, l’Afrique se heurte à une multitude d’obstacles, privant ainsi le continent d’un accès universel à l’insuline : 

  1. Le coût de l’insuline : au Mali par exemple, le coût d’une année d’approvisionnement en insuline dans le secteur public représente en moyenne 130,6 USD par an soit plus de 17% des revenus d’une famille.
  2. L’accessibilité géographique à l’insuline : si l’insuline est en générale disponible dans le secteur privé, mais à des coûts 20 à 30% plus élevé que le coût décrit précédemment, elle n’est souvent disponible dans le secteur public qu’en capitale et capitales régionales.
  3. Des coûts supplémentaires car l’insuline seule ne suffit pas : la régulation de la glycémie chez les patients insulino-réquérants ou dépendants ne peut cependant pas se faire uniquement avec de l’insuline. Avoir accès à des lecteurs, des bandelettes glycémiques ou des seringues devient ainsi essentiel pour un traitement antidiabétique. Le coût important de ces dispositifs médicaux renforce donc le poids de la maladie sur les patients et leurs familles.
  4. L’iniquité des politiques de développement : là où certaines pathologies bénéficient, à juste titre, d’un soutien et d’une visibilité internationale, le diabète reste souvent absent des stratégies opérationnelles des grands acteurs de l’aide, publics (agences onusiennes, coopération bilatérale, etc.) comme privées (ONG). Comme en témoignait le président de la Fédération Nationale des Diabétiques du Mali, « en tant que diabétiques nous avons beaucoup de mal à comprendre pourquoi les patients atteints par le VIH ou par le paludisme peuvent avoir accès gratuitement à leurs traitements et leurs bilans quand pour nous tout coûte une fortune, nous entrainant souvent vers la pauvreté et la mort dans l’indifférence. »

 

Quatre priorités pour agir

L’inaccessibilité de l’insuline en Afrique a de graves conséquences, tant sur les populations que sur les systèmes de santé. La situation actuelle contribue d’abord et avant tout aux 321 000 décès causés par le diabète chaque année sur le continent. Faute d’accès au traitement par insuline par exemple, l’espérance de vie post diagnostic d’un enfant diabétique ne dépasse pas, en moyenne, une année dans une majorité des pays africains. Un constat révoltant lorsque l’on sait qu’aujourd’hui une majorité de jeunes diabétiques occidentaux auront la chance de vivre aussi longtemps que le reste de la population.

Mais au delà de cet impact direct et immédiat sur les populations, ne pas répondre à ce manquement aujourd’hui aura demain pour conséquence d’exercer un poids économique majeur sur les systèmes de santé des pays à faible et à moyen revenu. L’insuline étant vitale ou stabilisante pour une grande part des personnes atteintes de diabète, son absence participe en effet à l’apparition de nombreuses complications (cécité, insuffisance rénale, pieds diabétiques, maladies cardiovasculaires, etc.), dont la prise en charge se révèlent particulièrement lourdes et couteuses.

Aussi, face aux besoins et aux inégalités d’accès aux soins qu’une telle situation engendre, il est urgent et possible de rendre l’insuline accessible à tous et partout, en Afrique comme dans le reste du monde en développement, et ce à travers 4 priorités :

Plaider auprès de l’industrie pharmaceutique pour la réduction des prix d’achat de l’insuline et des dispositifs médicaux 

Actuellement, trois compagnies pharmaceutiques seulement se partagent près de 90% du marché mondial de l’insuline[1]. Et une majorité des pays en développement n’a accès à l’insuline que d’une des trois compagnies. Ces situations de monopole freinent évidemment une évolution des prix d’achat en faveur des patients. De plus, une seule de ces compagnies a aujourd’hui mis en place une politique spécifique d’accès à l’insuline. Cette initiative, proposant un prix moyen de 5,6USD par flacon d’insuline, est à saluer mais reste largement insuffisante pour un accès effectif et universel à cette hormone vitale dans les pays africains.

Un réel plaidoyer doit être effectué auprès de ces compagnies afin qu’elles développent (ou renforcent) des politiques significatives de tarifs différenciés. Un plaidoyer doit également être mené auprès des industriels produisant les lecteurs et bandelettes de glycémie.

Améliorer l’accessibilité géographique et financière au sein même des pays africains

Le coût de l’insuline est évidemment déterminé par le prix d’achat auprès des compagnies pharmaceutiques mais l’est également par différents facteurs sur les scènes nationales des pays africains. Les prix sont ainsi d’abord influencés par les politiques fiscales en œuvre dans ces pays et par les taxes sur les médicaments imposées par les gouvernements. Ils le sont ensuite par les marges légales à la vente dont bénéficient les différents acteurs, publics et privés, du schéma national d’approvisionnement des médicaments.

En fonction, il est urgent de travailler en concert avec les autorités sanitaires des pays africains pour la réduction de ces obstacles et ainsi pour une meilleure accessibilité financière de l’insuline. Ce faisant, l’accessibilité géographique en sera renforcée, réduisant en bout de chaine d’approvisionnement dans les zones périphériques, le prix de vente de l’hormone.

Intégrer prioritairement les MNT, dont le diabète, dans les dispositifs de couverture maladie 

Depuis la Déclaration d’Abuja en 2001 sur le financement de la santé, de nombreux pays africains, dont le Mali et le Burkina Faso,  se dotent progressivement de dispositifs de protection sociale, que ce soit sur un modèle de couverture universelle ou d’assurances maladie. La couverture sanitaire universelle (CSU) fait d’ailleurs l’objet du sous-objectif n°3.8 des Objectifs de Développement Durable 2016-2030. Or, l’émergence des MNT dans les pays en développement bouscule les systèmes de financement de la santé par le coût considérable que ces pathologies font peser sur les patients et sur les systèmes de santé eux-mêmes.

A titre d’exemple, au Mali, chaque patient diabétique doit dépenser près de 230USD en moyenne par an pour la simple prise en charge d’un diabète non compliqué. Si l’on y ajoute la prise en charge de la complication la plus fréquente, à savoir le pied diabétique, ce coût annuel s’élève au minimum à 910USD par an dans le secteur public, pour atteindre jusqu’à 6800USD dans le secteur privé. A l’échelle nationale, on estime à près de 20 millions USD le coût annuel supporté par l’Etat, pour la prise en charge du diabète non compliqué uniquement[2]. Lorsque l’on considère le caractère chronique de la maladie et le nombre croissant de patients dans les pays en développement, les sommes que la prise en charge du diabète engage au niveau du patient et de l’Etat deviennent vite vertigineuses.

Penser l’intégration des MNT, dont le diabète, dans les dispositifs de protection sociale devient donc urgent afin qu’elles ne représentent plus un fardeau économique pour les patients diabétiques, notamment les plus pauvres.

Intégrer pleinement les MNT dans les politiques de développement en santé et dans les réponses humanitaires aux crises 

La spécificité de la prise en charge des MNT, notamment du diabète, ainsi que la nécessaire structuration horizontale des systèmes de santé pour y faire face demande une approche innovante des politiques d’aide. Que ce soit en contexte de développement ou en contexte de crise, l’émergence des MNT en Afrique appelle au renouvellement de certaines stratégies opérationnelles, choses que trop peu de bailleurs de fonds et d’ONG internationales n’ont engagé à l’heure actuelle, à l’exception notable de l’Agence Française de Développement et de Médecins Sans Frontière.

Dans le cas particulier des crises humanitaires, à l’exemple du conflit syrien ou de la crise malienne depuis 2012, la prise en charge des MNT s’est imposée ces dernières années comme un enjeu incontournable pour l’ensemble des acteurs de l’aide, les patients affectés par ces maladies étant particulièrement vulnérables dans de telles situations. Pourtant, en illustre l’absence de kit d’urgence de prise en charge des MNT, ces pathologies ne sont, une nouvelle fois, la priorité opérationnelle que de trop peu d’ONG ou du bailleurs de fonds. Il est ainsi urgent, dans la foulée des récentes prises de position de la Communauté Internationale sur la question des MNT, que les Partenaires Techniques et Financiers de l’aide intègrent ces pathologies dans leurs politiques d’appui.

Alors que la Journée Mondiale de la Santé 2016, célébrée le 7 avril, se consacre au diabète, ces quatre priorités appellent :

  • les institutions internationales, dont l’OMS, à opérationnaliser en Afrique leurs positions encourageantes en matière de lutte contre les MNT ;
  • les gouvernements africains à faciliter la disponibilité et l’accessibilité de l’insuline sur leur territoire ;
  • les opérateurs de l’aide à considérer la vulnérabilité des patients diabétiques en contexte de développement comme en contexte de crise.

Mais ces efforts doivent être consentis en lien et en support à la société civile africaine, les associations de patients diabétiques notamment, qui constitue un véritable levier local dans la construction d’une lutte efficace contre le diabète et s’impose en juste baromètre des besoins.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

[1] R. Knox, W. Kaplan, V. Wirtz, The global insulin market: Opportunities and challenges to promote equitable access to affordable insulin, Boston University School of Public Health, Department of Global Health, Boston, USA.
[2] Simple calculator to estimate the medical cost of diabetes in sub-Saharan Africa, Alouki K, Delisle H, Besançon S, Baldé N, Sidibé-Traoré A, Drabo J, Djrolo F, Mbanya JC, Halimi S, World J Diabetes, 2015 Nov

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