La Conférence d’Addis-Abeba inaugure un cycle exceptionnel de grandes conférences internationales qui ont le pouvoir d’induire des changements de grande ampleur dans notre façon de gérer la planète et d’en faire durablement un lieu habitable pour tous les humains. Explorer de nouvelles pistes de financement est l’objectif de cette Conférence. Pour alimenter la réflexion, je vous propose ici 5 pistes d’action.

© Ben Lyon (IMTFI)
© Ben Lyon (IMTFI)
Cette tribune est publiée dans le cadre de notre partenariat avec Visuel-Zero_sans-date

Les enjeux sont connus et convergents : un développement plus équitable, une économie plus inclusive, une croissance plus sobre en matières premières et énergie fossile, et pour y parvenir, si ces conférences tiennent leurs promesses, une feuille de route partagée, des transferts financiers massifs, une gouvernance multipolaire.

Toutefois le spectacle de ces délégations nombreuses de professionnels de la négociation planétaire, réunies dans des enceintes confinées, pourrait donner à nos concitoyens le sentiment que les questions en débat, et donc les réponses qui y seront apportées, sont l’affaire de spécialistes parlant un langage codé.

L’évocation par certains rapports de trillions de dollars nécessaires pour répondre sur longue période aux besoins d’un développement durable et équitable peut également donner le sentiment à nos concitoyens que les solutions relèvent du domaine réservé des grands argentiers de la planète.

A l’encontre de ce double sentiment, la conférence d’Addis-Abeba doit donner l’impulsion nécessaire pour mobiliser toutes les énergies et toutes les ressources d’épargne et d’investissement pour répondre aux défis du développement durable.

 

5 pistes d’action

 

1- Recycler l’épargne des pauvres : l’accent mis trop exclusivement sur le microcrédit fait oublier que les pauvres épargnent. Ils le font le plus souvent au travers de structures informelles – tontines, groupements d’épargne – ou semi formelles, telles que les mutuelles d’épargne et de crédit en Afrique de l’Ouest, les SACCOS en Afrique de l’Est. Ainsi, au Kenya, 300.000 groupements d’épargne regroupent 15 million de membres. En Inde, les 6 millions de self-help groups comptent plus de 60 millions de membres et détiennent une épargne d’environ 1 milliard USD. Proposition : donner une forte priorité au développement de l’épargne de proximité dans les pays en développement, et à son recyclage au service des projets locaux de développement, en levant les obstacles réglementaires à sa collecte et son intermédiation par les institutions de microfinance et en l’intégrant davantage dans des circuits financiers formels.

2- Flécher l’épargne des migrants : les transferts des migrants vers leurs pays d’origine s’élèvent à 440 milliards de dollars. Une partie plus importante de cette épargne pourrait être « fléchée » vers des projets locaux de développement au travers de comptes d’épargne longue sans intérêt ou de fonds d’investissement solidaires. Le financement participatif et le mobile banking peuvent être mis au service de cette boucle vertueuse entre les diasporas et leurs communautés d’origine. Encore faut-il que le coût des transferts monétaires soit diminué de moitié, comme le G20 s’y était engagé, et que des dispositifs de labélisation ou de parrainage garantissent le sérieux des projets financés.

3- Investir l’épargne des salariés : en France 4,1 milliard d’euros ont été collectés l’an passé sur des fonds d’épargne salariale solidaire. Malheureusement cet outil puissant de collecte d’une épargne solidaire à long terme exclut de facto la cause du développement, puisque il ne peut bénéficier qu’à des entreprises agréées comme solidaires, ayant leur siège en France. Proposition : créer un agrément « entreprises sociales et solidaires de développement » permettant à des entreprises qui ont pour mission essentielle de lutter contre la pauvreté dans les pays en développement d’avoir accès aux ressources longues de l’épargne salariale solidaire. Les grandes entreprises françaises engagées à l’international pourront ainsi proposer à leurs salariés des fonds d’épargne salariale solidaires investis dans des projets ou des entreprises qui donnent aux plus pauvres accès à des biens et services essentiels. Proposition complémentaire : exporter ce dispositif exemplaire en Europe !

4- Orienter davantage la philanthropie au service du développement : si l’aide publique au développement est connue jusqu’au dernier centime, il n’existe aucune statistique de la contribution financière de la philanthropie et du mécénat au financement du développement ! Il serait urgent d’établir un observatoire mondial de l’Aide Privée au Développement. En Europe, la cause du développement représenterait environ 12% de l’ensemble des dépenses des Fondations. En France, selon un rapport de l’Inspection Générale des Finances de 2010, la contribution de la philanthropie à l’aide au développement serait de 600 à 800 millions Euros. Ces chiffres sont modestes si on les rapporte aux 54 milliards d’Euros dépensés par les Fondations européennes, et aux 71 milliards de dollars dépensés par les Fondations Américaines. Le rôle des fondations privées est complémentaire de celui des acteurs publics du développement, des ONG et des entreprises. Pour permettre aux Fondations privées de jouer pleinement leur rôle dans la réalisation des futurs Objectifs du Développement Durable, il faut les associer très en amont dans la définition des programmes et mettre en place des partenariats public-privé pour leur mise en œuvre. Aux Etats Unis, les Fondations peuvent mettre en œuvre leur mission sociale soit par la voie traditionnelle de programmes de subventions, soit sous la forme de « mission related investments ». Cette approche reste encore à inventer en France. Proposition : lever les obstacles qui retiennent les Fondations françaises de jouer un rôle beaucoup plus actif dans l’impact investing.

5- Mobiliser le potentiel d’investissement et d’expertise des entreprises : les entreprises constituent un vecteur essentiel du développement. Dans le cadre d’une approche renouvelée de leur RSE, elles peuvent contribuer à créer des entreprises pilote de social business, qu’elles font bénéficier de leurs capacités d’investissement, d’expertise et d’innovation. Les grandes entreprises françaises se sont résolument engagées dans cette voie pionnière en créant des véhicules d’investissement adaptés, de statut juridique varié : Danone a suscité la création de la SICAV danone.communities et du Fonds Livelihoods, GDF-Suez celle de la SAS Rassembleurs d’énergie, le Crédit Agricole a créé la Fondation Grameen Crédit Agricole, Schneider vient de lancer le fonds Access to Energy. Le Groupe AFD-Proparco a décidé d’accompagner ce mouvement en se dotant d’une boîte à outils complète pour le financement du social business. Au-delà de ces initiatives pionnières, l’enjeu est de donner une dimension européenne à cette « nouvelle RSE » et de développer une nouvelle classe d’actifs, susceptible d’attirer les investisseurs institutionnels les plus socialement motivés.

 

L’élimination de la pauvreté est l’objectif central de la conférence d’Addis-Abeba. Pour l’atteindre, toutes les ressources doivent être mobilisées. Quelque importants que soient les enjeux liés à l’augmentation de l’aide publique au développement ou à l’alimentation du Fonds vert pour le climat, le financement du développement durable ne remplira son objectif central que s’il mobilise une très large coalition d’acteurs publics et privés, et que des outils adaptés de collecte et de recyclage de l’épargne et d’investissement sont créés ou améliorés.

En amharique, Addis-Abeba signifie « nouvelle fleur ». Que la conférence d’Addis-Abeba voie s’épanouir cent mille fleurs nouvelles pour le financement du développement !

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